{"id":2423,"date":"2026-11-05T12:11:28","date_gmt":"2026-11-05T11:11:28","guid":{"rendered":"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/?page_id=2423"},"modified":"2026-11-05T12:34:14","modified_gmt":"2026-11-05T11:34:14","slug":"textes","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/?page_id=2423","title":{"rendered":"Textes"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"sommaire-des-textes\">Sommaire des textes<\/h2>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><a href=\"https:\/\/tvvendee.fr\/comme-toujours\/comme-toujours-latelier-galerie-philippe-parrinello-a-saint-etienne-du-bois\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\"><strong>\u00ab Comme toujours \u00bb sur TV Vend\u00e9e : l\u2019atelier-galerie du Sain Coin<\/strong><\/a> (2026)<br><em>En octobre 2026, l\u2019\u00e9mission \u00ab Comme toujours \u00bb de TV Vend\u00e9e est venue \u00e0 Saint-\u00c9tienne-du-Bois, dans l\u2019atelier-galerie du Sain Coin : une ancienne grange-\u00e9table du XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, pr\u00e8s de l\u2019\u00e9glise, o\u00f9 je sculpte et montre mes \u00ab corps de bois \u00bb. Le reportage fait d\u00e9couvrir le lieu et mon travail du bois, du dessin et de la peinture.<\/em><\/li>\n\n<li><a href=\"#memoire\"><strong>John Cassavetes, artiste ou artisan ? \u2014 m\u00e9moire de ma\u00eetrise<\/strong><\/a> (1992, revu en 2026)<br><em>Le m\u00e9moire complet, \u00e0 lire sur cette page.<\/em><\/li>\n\n<li><a href=\"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/?p=2377\"><strong>\u00ab Nouveaux r\u00e9cits \u00bb (triptyque en ch\u00eane)<\/strong><\/a> (2026)<br><em>\u00ab Avec ce triptyque en ch\u00eane, j\u2019ai voulu ouvrir un nouveau chapitre de mon travail, un espace o\u00f9 les contraires se rencontrent, se m\u00ealent et se r\u00e9pondent. \u00bb<\/em><\/li>\n\n<li><a href=\"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/?p=1830\"><strong>L\u2019atelier du Sain-Coin \u00e0 Saint-\u00c9tienne-du-Bois<\/strong><\/a> (2025)<br><em>La transformation d\u2019une vieille grange attenante au logis vend\u00e9en en lieu d\u2019art.<\/em><\/li>\n\n<li><a href=\"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/?p=1719\"><strong>Le temps des furieux guerriers sera-t-il bient\u00f4t d\u00e9pass\u00e9 ?<\/strong><\/a> (2022)<br><em>La s\u00e9rie des \u00ab hommes b\u00e2tons \u00bb : des individus dirig\u00e9s par une violence interne sourde et toujours autodestructrice.<\/em><\/li>\n\n<li><a href=\"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/?p=1617\"><strong>Le jeu de lois des 9 philosophes<\/strong><\/a> (2020)<br><em>Neuf bustes en ch\u00eane : chacun est un portrait d\u2019humeur et la figure symbolique d\u2019un philosophe.<\/em><\/li>\n\n<li><a href=\"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/?p=1434\"><strong>Les totems de la v\u00e9rit\u00e9 : un jeu divinatoire \u00e0 interpr\u00e9ter<\/strong><\/a> (2020)<br><em>Une installation-jeu de neuf totems en ch\u00eane. \u00ab Les r\u00e8gles sont simples et tout le monde gagne. \u00bb<\/em><\/li>\n\n<li><a href=\"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/?p=1279\"><strong>Des ailes pour Lieusaint \u2014 le texte de l\u2019exposition<\/strong><\/a> (2019)<br><em>\u00ab L\u2019artiste regarde le monde, c\u2019est un m\u00e9diateur sans \u00e9conomie, sans politique, dans la force po\u00e9tique. \u00bb<\/em><\/li>\n\n<li><a href=\"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/?p=1239\"><strong>\u00ab Des ailes pour Lieusaint \u00bb, exposition personnelle \u00e0 la Maison des cultures<\/strong><\/a> (2019)<br><em>\u00ab Le sculpteur propose \u201cses corps de bois\u201d offrant un regard sur le monde fait d\u2019ombres et de lumi\u00e8res. \u00bb<\/em><\/li>\n\n<li><a href=\"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/?p=1187\"><strong>Retour sur : Vraisemblance<\/strong><\/a> (2019)<br><em>Ce qui semble vrai aux yeux du sens commun, et ce que le mot d\u00e9signe en art.<\/em><\/li>\n\n<li><a href=\"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/?p=1161\"><strong>Exposition collective au Centre culturel communal de Pierrefitte<\/strong><\/a> (2019)<br><em>\u00ab Les \u0153uvres pr\u00e9sent\u00e9es parlent de l\u2019humain, au sens large et questionnent son rapport au monde. \u00bb<\/em><\/li>\n\n<li><a href=\"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/?p=771\"><strong>Contribution \/ R\u00e9flexion : \u00ab Un artiste obstin\u00e9 \u00bb, texte de St\u00e9phanie Gallet<\/strong><\/a> (2016)<br><em>\u00ab Ce n\u2019est pas si fr\u00e9quent de croiser la route d\u2019un sculpteur. \u00bb<\/em><\/li>\n\n<li><a href=\"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/?p=634\"><strong>Automne 2015 \u2014 Eux<\/strong><\/a> (2015)<br><em>Trois sculptures taill\u00e9es dans \u00ab le m\u00eame bois pauvre \u00bb, le marronnier, pens\u00e9es comme une installation.<\/em><\/li>\n\n<li><a href=\"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/?p=619\"><strong>La V\u00e9nus et l\u2019Esclave<\/strong><\/a> (2015)<br><em>Deux bas-reliefs bifaces en ch\u00eane pr\u00e9sent\u00e9s aux Passerelles, \u00e0 Pontault-Combault.<\/em><\/li>\n\n<li><a href=\"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/?p=584\"><strong>Triptyques<\/strong><\/a> (2015)<br><em>Deux triptyques en bas-relief pour \u00ab une vision du monde parcellaire, subjective et po\u00e9tique \u00bb.<\/em><\/li>\n\n<li><a href=\"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/?p=559\"><strong>Le Guerrier retouch\u00e9, tagu\u00e9<\/strong><\/a> (2015)<br><em>\u00ab Le Tag est pour moi le moyen de remettre du geste graphique, rapide, brutal sur mes \u0153uvres sculpt\u00e9es. \u00bb<\/em><\/li>\n\n<li><a href=\"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/?p=362\"><strong>Le Conteur<\/strong><\/a> (2014)<br><em>\u00ab Chacune de mes sculptures est un moment de ma r\u00e9flexion. \u00bb<\/em><\/li>\n\n<li><a href=\"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/?p=144\"><strong>Le d\u00e9semploi du temps<\/strong><\/a> (2013)<br><em>\u00ab Le travail plus que des mots, c\u2019est avant tout des gestes. \u00bb<\/em><\/li>\n\n<li><a href=\"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/?p=16\"><strong>Installation au salon Parcours d\u2019artistes<\/strong><\/a> (2010)<br><em>Une croix de tissu noir, des \u00ab machines c\u00e9libataires \u00bb d\u2019apr\u00e8s Picabia et quatre sculptures.<\/em><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"memoire\">John Cassavetes, artiste ou artisan ?<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">M\u00e9moire de ma\u00eetrise d\u2019esth\u00e9tique, sous la direction de Dominique Chateau<br>Universit\u00e9 de Paris I \u2013 Panth\u00e9on-Sorbonne, U.F.R. d\u2019arts plastiques Saint-Charles<br>Paris, le 30 septembre 1992 \u2014 texte revu et corrig\u00e9 en 2026<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"avant-propos\">Avant-propos (2026)<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai \u00e9crit ce m\u00e9moire de ma\u00eetrise en 1992, \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Paris I \u2013 Panth\u00e9on-Sorbonne (U.F.R. d\u2019arts plastiques Saint-Charles), sous la direction de Dominique Chateau. En le relisant aujourd\u2019hui, plus de trente ans apr\u00e8s, je me rends compte qu\u2019en me demandant si John Cassavetes \u00e9tait un artiste ou un artisan, je me posais d\u00e9j\u00e0 la question pour moi-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Une sc\u00e8ne de sculpture.<\/strong> Le m\u00e9moire s\u2019ouvre sur une sc\u00e8ne de <em>Shadows<\/em> : trois gar\u00e7ons traversent le jardin des sculptures du Museum of Modern Art. Ben s\u2019accroupit devant une t\u00eate sculpt\u00e9e et r\u00e9pond \u00e0 son ami : \u00ab Il ne s\u2019agit pas de comprendre, mon vieux. Tu le sens. \u00bb J\u2019y voyais en 1992 l\u2019image du rapport de Cassavetes \u00e0 la cr\u00e9ation. Je ne savais pas encore \u00e0 quel point ce choix \u00e9tait juste. Dans un article publi\u00e9 depuis, \u00ab Le jardin des sculptures : <em>Shadows<\/em>, de John Cassavetes \u00bb (Presses universitaires de Rennes), Suzanne Liandrat-Guigues montre que cette sc\u00e8ne n\u2019existait pas dans la premi\u00e8re version du film. Cassavetes l\u2019a ajout\u00e9e en 1959. La t\u00eate devant laquelle Ben s\u2019arr\u00eate est <em>Revelation<\/em> de Polygnotos Vagis, un sculpteur d\u2019origine grecque comme Cassavetes lui-m\u00eame. Elle montre surtout que tout le film est plac\u00e9 sous le signe de Rodin : le <em>Balzac<\/em> devant lequel les trois amis s\u2019immobilisent, les gestes inexpliqu\u00e9s de Ben qui rappellent <em>L\u2019Homme qui marche<\/em> ou les <em>Ombres<\/em> de la <em>Porte de l\u2019Enfer<\/em>, et jusqu\u2019aux faux raccords, que Cassavetes exhibe comme Rodin exhibait ses greffes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce cin\u00e9aste que j\u2019\u00e9tudiais comme un mod\u00e8le d\u2019artiste-artisan regardait donc lui-m\u00eame vers la sculpture. Moi, je suis devenu sculpteur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Une dette assum\u00e9e.<\/strong> Je n\u2019ai jamais perdu ce fil. En 2015, \u00e0 Pontault-Combault, j\u2019ai pr\u00e9sent\u00e9 <em>La V\u00e9nus et l\u2019Esclave<\/em>, une installation de deux grands bas-reliefs pos\u00e9s sur un dialogue de <em>Shadows<\/em>. C\u2019\u00e9tait un hommage au cin\u00e9aste qui est \u00e0 l\u2019origine de mon ambition artistique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Ce qui relie le m\u00e9moire \u00e0 mon travail.<\/strong> Je sculpte le bois. Mes sculptures, je les appelle mes \u00ab corps de bois \u00bb, et mes dessins sont leur imaginaire. Relu aujourd\u2019hui, le m\u00e9moire contient d\u00e9j\u00e0 plusieurs des principes qui guident ce travail.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Le corps et le regard.<\/strong> Liandrat-Guigues cite Leo Steinberg : Rodin \u00ab a donn\u00e9 corps \u00e0 un mouvement \u00bb. Chez Cassavetes, c\u2019est une \u00e9nergie qui rencontre un corps. J\u2019\u00e9cris de mon c\u00f4t\u00e9 que \u00ab sculpter ce n\u2019est pas que porter des coups ou les retenir, le corps \u00e0 corps commence dans le regard \u00bb. Le \u00ab Tu le sens \u00bb de Ben dit la m\u00eame chose.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>L\u2019archa\u00efque.<\/strong> La troisi\u00e8me partie du m\u00e9moire cherchait chez l\u2019artisan m\u00e9di\u00e9val une libert\u00e9 du geste, une intuition de la mati\u00e8re. J\u2019ai nomm\u00e9 \u00ab archao-baroque \u00bb l\u2019esth\u00e9tique de mon travail. Parmi ses sources se trouvent les artisans m\u00e9di\u00e9vaux, et en particulier les sculpteurs anonymes des stalles d\u2019\u00e9glise. On y trouve aussi les chamanes-artistes des premiers temps, les sculpteurs africains oubli\u00e9s et l\u2019art brut. Rodin compte parmi mes r\u00e9f\u00e9rences essentielles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Le temps.<\/strong> En 1992, j\u2019\u00e9tudiais chez Cassavetes une \u00ab temporalit\u00e9 \u00bb propre, des films aux fins ouvertes, une \u0153uvre au devenir collectif. Je ne date pas mes pi\u00e8ces. Il n\u2019y a pas de progression chronologique entre elles, mais ce que j\u2019appelle une po\u00e9tique du jalon : une \u0153uvre ancienne peut s\u2019accorder avec une plus r\u00e9cente, une sculpture en cours peut revenir sur une forme d\u00e9j\u00e0 utilis\u00e9e. Rodin reprenait et greffait ses figures, Cassavetes reprenait ses films. Mes pi\u00e8ces forment ainsi un m\u00eame territoire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Le m\u00e9tier et le lieu.<\/strong> Le m\u00e9moire d\u00e9fendait une pratique artistique qui ne se s\u00e9pare pas du mode de vie, organis\u00e9e autour d\u2019un lieu, d\u2019une famille, d\u2019un temps de travail disciplin\u00e9. Comme Cassavetes partag\u00e9 entre ses r\u00f4les d\u2019acteur et ses propres films, j\u2019ai men\u00e9 de front deux m\u00e9tiers : celui qui transmet et celui qui fait. J\u2019ai r\u00e9nov\u00e9 la grange du Sain Coin, notre logis de Saint-\u00c9tienne-du-Bois, pour en faire mon atelier et ma galerie : on y vit, on y cr\u00e9e, on y montre, on y accueille d\u2019autres artistes. Le \u00ab go\u00fbt de terroir \u00bb de l\u2019artiste-artisan a pris pour moi le visage de la Vend\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je ne pr\u00e9tends pas que ce m\u00e9moire ait trac\u00e9 un chemin. Il en a plut\u00f4t nomm\u00e9 un, avant que je sache que je le suivrais. La conclusion qu\u2019en tirait Suzanne Liandrat-Guigues vaut aussi pour lui : la modernit\u00e9 n\u2019est pas la rupture, mais \u00ab l\u2019abolition de l\u2019opposition entre l\u2019ancien et le nouveau \u00bb. On peut tenir ensemble l\u2019exigence de l\u2019art et la modestie du m\u00e9tier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Sur cette \u00e9dition.<\/strong> Le texte original a \u00e9t\u00e9 transcrit, puis revu en 2026. J\u2019en ai all\u00e9g\u00e9 le style, harmonis\u00e9 les notes et la bibliographie selon les usages universitaires, et corrig\u00e9 quelques erreurs de dates et de noms. Le plan, l\u2019argumentation et la th\u00e8se sont ceux de 1992. Les citations sont reproduites \u00e0 l\u2019identique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\"><em>Philippe Parrinello<br>Saint-\u00c9tienne-du-Bois, 2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"sommaire\">Sommaire du m\u00e9moire<\/h2>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><a href=\"#avant-propos\"><strong>Avant-propos (2026)<\/strong><\/a><\/li>\n\n<li><a href=\"#introduction\"><strong>Introduction<\/strong><\/a><\/li>\n\n<li><a href=\"#chapitre-1\"><strong>1. John Cassavetes<\/strong><\/a>\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><a href=\"#a-les-elements-biographiques\">A) Les \u00e9l\u00e9ments biographiques<\/a><\/li>\n\n<li><a href=\"#b-le-contexte\">B) Le contexte<\/a><\/li>\n\n<li><a href=\"#c-shadows\">C) <em>Shadows<\/em><\/a><\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n\n<li><a href=\"#chapitre-2\"><strong>2. Un cin\u00e9ma \u00e0 part<\/strong><\/a>\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><a href=\"#a-la-methode\">A) La m\u00e9thode<\/a><\/li>\n\n<li><a href=\"#b-temps-et-creation\">B) Temps et cr\u00e9ation<\/a><\/li>\n\n<li><a href=\"#c-un-cinema-entre-deux-poles\">C) Un cin\u00e9ma entre deux p\u00f4les<\/a><\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n\n<li><a href=\"#chapitre-3\"><strong>3. Un cin\u00e9ma artisanal<\/strong><\/a>\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><a href=\"#a-a-propos-de-lartisanat\">A) \u00c0 propos de l\u2019artisanat<\/a><\/li>\n\n<li><a href=\"#b-artiste-ou-artisan\">B) Artiste ou artisan ?<\/a><\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n\n<li><a href=\"#conclusion\"><strong>4. Conclusion<\/strong><\/a>\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><a href=\"#une-pratique-creatrice\">Une pratique cr\u00e9atrice<\/a><\/li>\n\n<li><a href=\"#une-autre-voie\">Une autre voie<\/a><\/li>\n\n<li><a href=\"#le-cinema-des-hommes\">Le cin\u00e9ma des hommes<\/a><\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n\n<li><a href=\"#annexes\"><strong>Annexes<\/strong><\/a>\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><a href=\"#bibliographie\">Bibliographie<\/a><\/li>\n\n<li><a href=\"#filmographie-de-john-cassavetes\">Filmographie de John Cassavetes<\/a><\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n\n<li><a href=\"#notes\"><strong>Notes<\/strong><\/a><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"introduction\">Introduction<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ressentir le monde \u00e0 travers le cin\u00e9ma, \u00e0 travers l\u2019art\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette pr\u00e9occupation traverse toute l\u2019\u0153uvre de John Cassavetes. D\u00e8s <em>Shadows<\/em>, son premier film, il y apporte un premier \u00e9l\u00e9ment de r\u00e9ponse, et le situe dans l\u2019un de ses lieux de pr\u00e9dilection : le Museum of Modern Art de New York \u2014 selon le mot de Larry Kardish, conservateur au d\u00e9partement cin\u00e9ma du mus\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ben, Tom et Dennis, trois jeunes d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s, entrent dans le mus\u00e9e. Leurs sensibilit\u00e9s diff\u00e8rent, mais ils savent s\u2019appr\u00e9cier : aucune divergence d\u2019esprit ne peut troubler cette certitude physique. Ils tournent autour des statues ; la cam\u00e9ra les suit et observe leurs r\u00e9actions. Bient\u00f4t les avis s\u2019opposent, une querelle plane.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tom n\u2019aime pas les mus\u00e9es. Mal \u00e0 l\u2019aise, troubl\u00e9 m\u00eame, il raille ses deux amis sans savoir r\u00e9ellement que penser de l\u2019exp\u00e9rience, et finit par provoquer le d\u00e9part.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">TOM \u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Je ne sais pas pourquoi tu voulais venir ici, Dennis\u2026 Cet endroit est bon pour une horde de femmes asexu\u00e9es qui n\u2019ont aucun amour dans leur vie\u2026 Pour des professeurs qui se pavanent, ou pour des tordus qui veulent \u00e9taler leur culture.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dennis, embarrass\u00e9, respecte l\u2019art ; mais, aphasique devant l\u2019\u0153uvre, il est incapable d\u2019avancer une explication convaincante. La derni\u00e8re image de la sc\u00e8ne le montre pensif devant une sculpture, tandis que les deux autres s\u2019\u00e9loignent.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">DENNIS, \u00e0 Tom \u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Tu n\u2019as aucun respect pour l\u2019art ! Aucun respect !<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ben, lui, examine attentivement une grande t\u00eate de bronze pendant que ses amis se querellent. Physiquement attir\u00e9, il saisit d\u2019intuition le sens de la relation \u00e0 l\u2019objet d\u2019art.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">BEN, intervenant \u00e0 son tour aupr\u00e8s de Tom \u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Il ne s\u2019agit pas de comprendre, mon vieux. Tu le sens\u2026 Tu le sens.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-1\" id=\"appel-1\">1<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Entre le rejet de Tom, la bonne conscience de Dennis et la fascination de Ben, Cassavetes met d\u2019embl\u00e9e en \u00e9vidence la difficult\u00e9 \u2014 sans doute la sienne \u2014 du rapport \u00e0 la cr\u00e9ation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il nous montre ainsi que l\u2019art soul\u00e8ve des questions d\u2019\u00e9thique, tant du c\u00f4t\u00e9 de sa production que de sa \u00ab consommation \u00bb ; des questions qui touchent \u00e0 sa nature m\u00eame. L\u2019\u0153uvre et la vie de Cassavetes tendent vers une autre conception de l\u2019art, par le renouvellement d\u2019un esprit de cr\u00e9ation plus proche de certaines valeurs essentielles. C\u2019est en repla\u00e7ant son \u0153uvre dans sa d\u00e9marche, et en exposant la r\u00e9ponse qu\u2019il apporte \u00e0 ces questions de fond, que les notions inh\u00e9rentes \u00e0 la cr\u00e9ation peuvent \u00eatre r\u00e9\u00e9valu\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous examinerons donc sa m\u00e9thode de travail ; nous la d\u00e9taillerons et mettrons au jour l\u2019\u00e9troite correspondance qui la lie \u00e0 sa vie, afin de d\u00e9gager la singularit\u00e9 de son \u0153uvre. Nous tenterons ainsi d\u2019appr\u00e9cier un rapprochement \u2014 celui de l\u2019artiste et de l\u2019artisan \u2014 dont les cons\u00e9quences nous permettront d\u2019envisager une autre perspective de la cr\u00e9ation cin\u00e9matographique.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"chapitre-1\">1. John Cassavetes<\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"a-les-elements-biographiques\">A) Les \u00e9l\u00e9ments biographiques<\/h3>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">LE CIN\u00c9MA<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">John Cassavetes na\u00eet le 9 d\u00e9cembre 1929 \u00e0 New York, dans une famille ais\u00e9e. Apr\u00e8s un passage par diverses universit\u00e9s, fascin\u00e9 par les acteurs et les films hollywoodiens, il entre \u00e0 l\u2019American Academy of Dramatic Arts de New York, l\u2019une des \u00e9coles de th\u00e9\u00e2tre les plus r\u00e9put\u00e9es des \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est l\u2019\u00e9poque o\u00f9 la m\u00e9thode Stanislavski, sous l\u2019impulsion de Lee Strasberg, bouleverse l\u2019art dramatique. Cet enseignement \u2014 celui de l\u2019Actors Studio \u2014 d\u00e9veloppe un jeu fond\u00e9 sur l\u2019interaction du psychologique et du physique, propre \u00e0 faire valoir les sentiments de l\u2019acteur avec le plus de v\u00e9rit\u00e9 possible. Il marque toute une g\u00e9n\u00e9ration. Cassavetes, influenc\u00e9 par ce courant, s\u2019attache profond\u00e9ment \u00e0 une exigence d\u2019expression.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 sa sortie de l\u2019\u00e9cole, en 1953, rappelle Laurence Gavron :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab <em style=\"font-style:italic\">Il participe \u00e0 plusieurs tourn\u00e9es th\u00e9\u00e2trales et travaille \u00e0 Broadway comme r\u00e9gisseur adjoint\u2026<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-2\" id=\"appel-2\">2<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De 1953 \u00e0 1958, il multiplie les exp\u00e9riences au cin\u00e9ma et \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, et semble d\u00e9laisser le th\u00e9\u00e2tre. Pourtant, et bien que la question de la rentabilit\u00e9 ne puisse \u00eatre ignor\u00e9e, il cr\u00e9e en 1956 \u00e0 New York un atelier d\u2019art dramatique gratuit, sans aucun but lucratif : le Variety Arts Studio.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pr\u00e9cisons, dans la mesure du possible, son parcours durant cette p\u00e9riode. Au cin\u00e9ma, d\u2019abord, plusieurs petits r\u00f4les :<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>dans<em> Taxi<\/em> (1953) de Gregory Ratoff, un thriller peu connu ;<\/li>\n\n<li>dans<em> The Night Holds Terror<\/em> (1955) d\u2019Andrew L. Stone ;<\/li>\n\n<li>dans<em> The Purple Plain<\/em> (1955) de Robert Parrish.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces films ne lui apportent pas le succ\u00e8s, mais d\u00e9j\u00e0 une certaine notori\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De 1953 \u00e0 1957, il participe \u00e9galement \u00e0 diverses dramatiques et \u00e9missions t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es \u2014 <em>Studio One<\/em>, <em>Playhouse 90<\/em>, <em>Goodyear Playhouse<\/em> \u2014 et joue dans plusieurs s\u00e9ries \u00e0 succ\u00e8s, comme<em> Alfred Hitchcock Presents<\/em>,<em> Rawhide<\/em> ou<em> The Virginian<\/em>. Viennent ensuite des r\u00f4les plus consistants :<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>chez Don Siegel, dans<em> Crime in the Streets<\/em> (1956) ;<\/li>\n\n<li>chez Martin Ritt, dans<em> Edge of the City<\/em> (1956).<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il tourne ainsi, durant cette p\u00e9riode, neuf films d\u2019importance in\u00e9gale. Sans nous attarder sur ses r\u00f4les, remarquons qu\u2019on l\u2019y emploie souvent pour incarner les \u00ab mauvais gar\u00e7ons \u00bb, criminels ou repentis. Or les Am\u00e9ricains aiment les mauvais gar\u00e7ons : en six ans, Cassavetes m\u00e8ne une carri\u00e8re d\u2019acteur \u00ab ascensionnelle \u00bb<sup><a href=\"#note-3\" id=\"appel-3\">3<\/a><\/sup>. La presse lui promet un avenir de star et, alors qu\u2019Hollywood s\u2019appr\u00eate \u00e0 l\u2019encenser, le jeune New-Yorkais de vingt-huit ans d\u00e9cide seul de son avenir.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">D\u2019UN M\u00c9TIER \u00c0 L\u2019AUTRE<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De 1958 \u00e0 1986, l\u2019acteur devient cin\u00e9aste \u2014 ou, plus exactement, s\u2019improvise cin\u00e9aste. Il encha\u00eene douze films comme metteur en sc\u00e8ne et joue dans cinq d\u2019entre eux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Apr\u00e8s <em>Shadows<\/em> (1958-1959), son premier film, endett\u00e9, mari\u00e9 \u00e0 une jeune actrice, Gena Rowlands, et p\u00e8re d\u2019un enfant, il entre \u00e0 la NBC pour tenir le r\u00f4le-titre d\u2019une s\u00e9rie, <em>Johnny Staccato<\/em>, dont il obtient de r\u00e9aliser cinq \u00e9pisodes. S\u2019ensuit une courte p\u00e9riode hollywoodienne, durant laquelle il r\u00e9alise deux longs m\u00e9trages pour les studios :<em> Too Late Blues<\/em> (1961) et<em> A Child Is Waiting<\/em> (1963).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Fin 1963, banni des studios, il retourne \u00e0 New York, o\u00f9 il s\u2019occupe avec Maurice McEndree \u2014 le producteur de<em> Shadows<\/em> \u2014 d\u2019une petite soci\u00e9t\u00e9 de prestations pour la t\u00e9l\u00e9vision, Screen Gems, qui \u00e9tudie des projets d\u2019\u00e9missions. Faute de succ\u00e8s, ils abandonnent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 partir de 1964, pour financer <em>Faces<\/em> (1968), son quatri\u00e8me film, il reprend son m\u00e9tier d\u2019acteur et m\u00e8ne de front ses deux activit\u00e9s, investissant ses cachets dans ses propres films. Tout en poursuivant une carri\u00e8re en marge du <em>star-system<\/em> hollywoodien, il tourne ainsi les siens, lentement mais s\u00fbrement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le cin\u00e9aste n\u2019a jamais cess\u00e9 d\u2019aimer jouer. On le voit notamment :<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>dans<em> The Killers<\/em> de Don Siegel (1964) ;<\/li>\n\n<li>dans<em> The Dirty Dozen<\/em> de Robert Aldrich (1967) ;<\/li>\n\n<li>dans<em> Rosemary\u2019s Baby<\/em> de Roman Polanski (1968) ;<\/li>\n\n<li>dans<em> Mikey and Nicky<\/em> d\u2019Elaine May (1975)\u2026<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De 1964 \u00e0 1983, outre ses propres films, il tourne dans seize productions am\u00e9ricaines, italiennes et canadiennes ; rappelons encore sa participation, comme acteur et r\u00e9alisateur, \u00e0 la s\u00e9rie<em> Columbo<\/em> dans les ann\u00e9es soixante-dix.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chez lui, la vie d\u2019acteur et la vie de r\u00e9alisateur sont en constante interaction : l\u2019homme est sans compromis. Les r\u00f4les qu\u2019il compose pour ses confr\u00e8res rel\u00e8vent du m\u00eame registre que ceux qu\u2019il s\u2019attribue dans ses propres films \u2014 des personnages pouss\u00e9s \u00e0 l\u2019extr\u00eame de leurs limites, souvent plong\u00e9s dans la n\u00e9vrose.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Entre 1980 et 1987, comme pour revenir \u00e0 ses premi\u00e8res amours, il retrouve le th\u00e9\u00e2tre et met en sc\u00e8ne cinq pi\u00e8ces \u00e0 Los Angeles :<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>en 1980, <em>East\/West Game<\/em>, dont il est l\u2019auteur, avec Nick Cassavetes et Sandy Martin ;<\/li>\n\n<li>en 1981, <em>Knives<\/em>, dont il est \u00e9galement l\u2019auteur, avec Peter Falk dans le r\u00f4le principal ;<\/li>\n\n<li>la m\u00eame ann\u00e9e,<em> The Third Day Comes<\/em>, de Ted Allan, avec Gena Rowlands et Nick Cassavetes ;<\/li>\n\n<li>la m\u00eame ann\u00e9e encore, <em>Love Streams<\/em>, \u00e9galement de Ted Allan, avec Gena Rowlands et Jon Voight \u2014 dont il tirera en 1984 le film du m\u00eame nom ;<\/li>\n\n<li>enfin, en 1987, <em>A Woman of Mystery<\/em>, qu\u2019il a \u00e9crit, avec Gena Rowlands et Carol Arthur.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il ne joue pas dans ces pi\u00e8ces : sans doute est-il d\u00e9j\u00e0 malade \u2014 il souffre d\u2019une cirrhose depuis 1981. Il meurt \u00e0 Los Angeles le 3 f\u00e9vrier 1989. Al Ruban, son plus fid\u00e8le compagnon de travail, se souvient :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab <em style=\"font-style:italic\">Je pense que John \u00e9tait si amoureux de la vie qu\u2019il en \u00e9tait, en quelque sorte, intoxiqu\u00e9. Il travaillait \u00e0 la vie sans arr\u00eat ; il avait un int\u00e9r\u00eat passionn\u00e9 pour les gens. Mais il avait attrap\u00e9 de mauvaises habitudes en chemin. Il \u00e9tait constamment au t\u00e9l\u00e9phone et, chaque fois, il allumait une cigarette. Je ne l\u2019ai jamais vu ivre, mais chaque fois qu\u2019il avait une conversation avec quelqu\u2019un, \u00e7a se faisait autour d\u2019un verre. Et il adorait parler, discuter, argumenter, se disputer. Prendre syst\u00e9matiquement une position contraire. C\u2019est la conversation qui \u00e9tait sa v\u00e9ritable drogue. Bien s\u00fbr, l\u2019alcool s\u2019est av\u00e9r\u00e9 autodestructeur, et il en a pay\u00e9 le prix.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-4\" id=\"appel-4\">4<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"b-le-contexte\">B) Le contexte<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les ann\u00e9es cinquante et soixante marquent une \u00e9poque d\u00e9cisive de remise en question du cin\u00e9ma. L\u2019empire hollywoodien, dont l\u2019h\u00e9g\u00e9monie remontait aux premiers temps de l\u2019industrie, vacille ; on d\u00e9nonce son r\u00f4le de censeur.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">UNE R\u00c9NOVATION INDUSTRIELLE<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La guerre froide et ses cons\u00e9quences comptent parmi les premiers facteurs qui \u00e9branlent la souverainet\u00e9 d\u2019Hollywood.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En 1947, le pr\u00e9sident Truman affirme que la pr\u00e9sence d\u2019un seul communiste au sein de l\u2019administration menace la s\u00e9curit\u00e9 nationale, et instaure un programme de loyaut\u00e9. D\u00e8s lors, la libert\u00e9 individuelle du cr\u00e9ateur, d\u00e9j\u00e0 soumise au mode industriel, est mise en cause. Un vent de panique souffle sur le pays et porte l\u2019anticommunisme am\u00e9ricain \u00e0 son paroxysme. Porte-\u00e9tendard de cette \u00ab terreur \u00bb, le s\u00e9nateur Joseph McCarthy r\u00e9veille les vieux d\u00e9mons am\u00e9ricains. Sous son impulsion, l\u2019opinion s\u2019indigne du \u00ab laxisme \u00bb des autorit\u00e9s, qui c\u00e8dent \u00e0 la pression et cr\u00e9ent une commission d\u2019enqu\u00eate sur les activit\u00e9s anti-am\u00e9ricaines.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 Hollywood, acteurs, r\u00e9alisateurs et sc\u00e9naristes deviennent tous suspects. Quiconque s\u2019oppose \u00e0 la ligne officielle \u2014 ou est suppos\u00e9 le faire \u2014 est \u00e9cart\u00e9 : c\u2019est la \u00ab chasse aux sorci\u00e8res \u00bb, et les \u00ab listes noires \u00bb circulent. En 1951, la commission d\u00e9pose les noms de deux cent douze personnes sur la liste noire des studios. Une \u00ab micro-tradition \u00bb s\u2019installe : ces listes ne disparaissent pas avec McCarthy, mort en 1957, puisque Cassavetes y sera inscrit en 1963 par son producteur Stanley Kramer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">R\u00e9gi par un code de moralit\u00e9 tr\u00e8s s\u00e9v\u00e8re, le code Hays, le cin\u00e9ma hollywoodien est mis \u00e0 contribution pour \u00e9carter agitateurs et r\u00e9fractaires, que l\u2019on emp\u00eache de travailler. Le film de Martin Ritt <em>The Front<\/em><sup><a href=\"#note-5\" id=\"appel-5\">5<\/a><\/sup> (1976) en offre une illustration exemplaire. Losey, Dassin, Lang\u2026 les cin\u00e9astes venus en nombre vers le pays de la libert\u00e9 avant la Seconde Guerre mondiale repartent pour l\u2019Europe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La politique, puis l\u2019\u00e9conomie, alli\u00e9es \u00e0 une m\u00e9galomanie industrielle, d\u00e9sorganisent et affaiblissent l\u2019oligopole. En 1947, les cinq <em>major companies<\/em> \u2014 Paramount, Metro-Goldwyn-Mayer, 20th Century Fox, Warner Bros. et Radio-Keith-Orpheum \u2014, unies depuis l\u2019av\u00e8nement du parlant par une alliance bancaire des groupes Rockefeller et Morgan, connaissent de graves difficult\u00e9s<sup><a href=\"#note-6\" id=\"appel-6\">6<\/a><\/sup>. La l\u00e9gislation anti-trust<sup><a href=\"#note-7\" id=\"appel-7\">7<\/a><\/sup>, qui vise \u00e0 r\u00e9tablir la concurrence, contraint les <em>majors<\/em> \u00e0 s\u00e9parer financi\u00e8rement leurs soci\u00e9t\u00e9s de production de leurs r\u00e9seaux d\u2019exploitation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La \u00ab concentration verticale \u00bb<sup><a href=\"#note-8\" id=\"appel-8\">8<\/a><\/sup>, qui r\u00e9unissait entre les mains d\u2019un m\u00eame groupe toutes les \u00e9tapes d\u2019un film, de sa conception \u00e0 sa consommation, comme la \u00ab concentration horizontale \u00bb, qui unissait ces cinq groupes au sein d\u2019un <em>holding<\/em> bancaire<sup><a href=\"#note-9\" id=\"appel-9\">9<\/a><\/sup>, sont l\u2019une et l\u2019autre remises en cause.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019alliance de la production et de la distribution, qui garantissait \u00e0 toute production une exploitation rentable et permettait surtout d\u2019\u00e9ponger les pertes d\u2019une production toujours d\u00e9ficitaire, n\u2019est plus possible. La cha\u00eene est partiellement rompue : le rendement baisse, la fr\u00e9quentation des salles aussi, et la production chute (154 films en 1966, contre 600 en 1939 et 350 en 1945).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Malgr\u00e9 l\u2019habilet\u00e9 des financiers \u00e0 contourner la loi par la cr\u00e9ation de filiales, Hollywood ne peut plus, \u00e0 la fin des ann\u00e9es cinquante, se d\u00e9rober \u00e0 une transformation radicale de son syst\u00e8me. Cet affaiblissement entra\u00eene avec lui une grande partie des cin\u00e9matographies des pays \u00e0 \u00e9conomie \u00ab libre \u00bb, largement soumises \u00e0 l\u2019influence des \u00c9tats-Unis et de leur industrie : l\u2019accord Blum-Byrnes de 1946, par exemple, garantissait aux Am\u00e9ricains un quota annuel de films distribu\u00e9s en France.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019essor de la t\u00e9l\u00e9vision \u00ab industrielle \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire accessible \u00e0 tous, joue un grand r\u00f4le dans le d\u00e9clin des studios et dans la transformation du paysage cin\u00e9matographique. On compte aux \u00c9tats-Unis dix t\u00e9l\u00e9viseurs pour cent habitants en 1951 ; le chiffre cro\u00eet tr\u00e8s vite : en 1960, 86 % des foyers am\u00e9ricains sont \u00e9quip\u00e9s, et 90 \u00e0 95 % en 1967.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour enrayer la d\u00e9saffection des salles, les studios s\u2019emparent de tous les moyens susceptibles de faire valoir leur sp\u00e9cificit\u00e9 et de reconqu\u00e9rir leur public. En 1952 sort le premier film en relief,<em> Bwana Devil<\/em> ; en 1953,<em> The Robe<\/em> inaugure le Cin\u00e9maScope ; en 1954,<em> Around the World in Eighty Days<\/em> marque l\u2019apparition du 70 mm. Ces innovations co\u00fbtent cher et ne sont pas toujours payantes. D\u00e9sorganis\u00e9, Hollywood s\u2019endette davantage et rel\u00e2che sa pression sur les ind\u00e9pendants, tol\u00e9r\u00e9s jusque-l\u00e0 dans un r\u00f4le de faire-valoir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La lutte des \u00ab titans \u00bb de l\u2019image moderne sera br\u00e8ve : RKO en 1955, MGM en 1965, puis progressivement les autres<em> majors<\/em> fusionnent avec la t\u00e9l\u00e9vision \u2014 toujours sous l\u2019\u00e9gide de la haute finance. L\u2019empire am\u00e9ricain du cin\u00e9ma change de forme ; s\u2019il n\u2019est plus le premier producteur mondial de films, il n\u2019en demeure pas moins l\u2019un des plus influents.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">LA NOUVELLE VAGUE<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Avec la t\u00e9l\u00e9vision, les techniques de tournage se simplifient. On tourne en 16 mm comme en 35 mm, vite et \u00e0 tr\u00e8s bon march\u00e9, comparativement aux co\u00fbts exorbitants des productions hollywoodiennes. Partout, la t\u00e9l\u00e9vision remet rapidement en question les normes de tournage et de production ; en Europe comme ailleurs, elle devient un mod\u00e8le pour toutes les cin\u00e9matographies nationales. En adoptant ces nouvelles pratiques, un certain nombre de cin\u00e9astes s\u2019affranchissent des multinationales du cin\u00e9ma : les efforts r\u00e9p\u00e9t\u00e9s de plusieurs g\u00e9n\u00e9rations semblent enfin aboutir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En d\u00e9cembre 1951, un article pessimiste de Herman G. Weinberg rappelait pourtant combien il \u00e9tait difficile, au seuil de la d\u00e9cennie, de produire une \u0153uvre ind\u00e9pendante dans le contexte hollywoodien. \u00c0 propos de l\u2019un de ces films, <em>The Knife-Thrower<\/em>, il \u00e9crivait :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Mais que peut-il advenir des producteurs de tels films ? Leur marge de b\u00e9n\u00e9fice est si petite que, du point de vue financier, cela n\u2019incite gu\u00e8re \u00e0 recommencer.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-10\" id=\"appel-10\">10<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Entre 1950 et 1960 cependant, dans ce contexte troubl\u00e9 par le \u00ab choc des titans \u00bb, l\u2019id\u00e9e d\u2019un cin\u00e9ma moins soumis aux contraintes financi\u00e8res fait son chemin, entra\u00eenant avec elle une critique sociale s\u00e9v\u00e8re. Aux \u00c9tats-Unis, nombre de cin\u00e9astes \u2014 Arthur Penn, Martin Ritt, Sidney Lumet \u2014 se forment \u00e0 l\u2019\u00e9cole de la t\u00e9l\u00e9vision.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au Br\u00e9sil avec le Cinema Novo, en Angleterre avec le Free Cinema, aux \u00c9tats-Unis avec le cin\u00e9ma<em> underground<\/em> et en France avec la Nouvelle Vague, une autre r\u00e9ponse \u00e0 l\u2019absolutisme des standards \u00e9conomiques s\u2019organise, n\u00e9e de l\u2019ambition d\u2019un cin\u00e9ma plus libre et plus cr\u00e9atif, et port\u00e9e par un bouleversement g\u00e9n\u00e9ral des valeurs. Comme le souligne Raymond Lef\u00e8vre :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab <em style=\"font-style:italic\">Chacune de ces mutations est une r\u00e9action spontan\u00e9e contre un acad\u00e9misme scl\u00e9rosant ; il s\u2019agit de prendre le contre-pied de films qui imposent des normes de lecture, fabriquent des habitudes de perception, jouent sur les st\u00e9r\u00e9otypes, flattent et conditionnent un public fid\u00e8le et de plus en plus ali\u00e9n\u00e9.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-11\" id=\"appel-11\">11<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">CONCLUSION<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u0153uvre de Cassavetes na\u00eet au c\u0153ur d\u2019une p\u00e9riode charni\u00e8re, durant laquelle prennent corps d\u2019autres mani\u00e8res de concevoir le cin\u00e9ma, tant dans la m\u00e9thode que dans le contenu. Dominique Noguez la r\u00e9sume ainsi :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> S\u2019opposent donc, et s\u2019opposeront de plus en plus, les moyens de communication officiels, s\u00e9cr\u00e9t\u00e9s et surveill\u00e9s par les instances du pouvoir \u00e9conomico-politique (cin\u00e9ma commercial, avec sa frange d\u2019\u00ab auteurs \u00bb r\u00e9cup\u00e9rables ou d\u00e9j\u00e0 r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s ; t\u00e9l\u00e9vision), et les moyens de communication officieux, voire clandestins.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-12\" id=\"appel-12\">12<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous ne consid\u00e9rerons pas pour autant le cin\u00e9ma mondial \u00e0 travers un antagonisme aussi tranch\u00e9, qui exclurait toute interaction entre les deux blocs d\u00e9crits par Noguez. Certes, politiquement, \u00e9conomiquement et artistiquement, deux formes de cin\u00e9ma s\u2019opposent : d\u2019un c\u00f4t\u00e9 Hollywood et ses studios, r\u00e9solument commerciaux ; de l\u2019autre, les \u00ab vrais \u00bb ind\u00e9pendants, enclins \u00e0 un cin\u00e9ma peu ou pas commercial, mais r\u00e9solument \u00ab d\u2019expression \u00bb. Nous pensons toutefois que nombre de cin\u00e9astes de cette \u00e9poque oscillent entre les deux p\u00f4les, au gr\u00e9 d\u2019un parcours individuel \u2014 et nous consid\u00e9rons d\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent Cassavetes comme l\u2019un d\u2019entre eux.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"c-shadows\">C) <em>Shadows<\/em><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Shadows<\/em>, le premier film de Cassavetes, d\u00e9termine sa mani\u00e8re d\u2019aborder la conception cin\u00e9matographique. Comment, et dans quel esprit, ce travail s\u2019organise-t-il ?<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">INSATISFACTION<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019exp\u00e9rience de<em> Shadows<\/em> remonte \u00e0 1956. Cassavetes ouvre alors au public un atelier th\u00e9\u00e2tral \u00e0 New York, le Variety Arts Studio. Il veut permettre aux acteurs semi-professionnels, aux amateurs et \u00e0 tous ceux qui le souhaitent d\u2019acqu\u00e9rir une ma\u00eetrise de soi suffisante pour lib\u00e9rer la force naturelle de l\u2019interpr\u00e9tation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Marqu\u00e9 par sa propre exp\u00e9rience de l\u2019Actors Studio, il s\u2019aventure sur le chemin de l\u2019art dramatique en partant d\u2019un principe : nous poss\u00e9dons tous la capacit\u00e9 \u00ab naturelle \u00bb d\u2019\u00eatre acteur. La dimension \u00ab ontologique \u00bb de ce travail n\u2019est pas \u00e0 n\u00e9gliger : l\u2019interpr\u00e9tation, telle que la con\u00e7oit Cassavetes, est une mise en abyme, sans contrainte, de l\u2019individu-acteur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cassavetes est un sensitif. Il ne planifie pas son engagement, son travail tient du spontan\u00e9, et ses aspirations se d\u00e9chiffrent plus qu\u2019elles ne se lisent. Nous n\u2019affirmerons donc rien. Il nous semble cependant d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 \u00e9vident qu\u2019il ambitionne davantage que les autres acteurs hollywoodiens pass\u00e9s \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, par go\u00fbt de l\u2019ind\u00e9pendance, \u00e0 la r\u00e9alisation et \u00e0 la production.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qui le pousse vers la r\u00e9alisation nous para\u00eet relever d\u2019un sentiment de devoir envers les autres, d\u2019un besoin d\u2019accomplissement n\u00e9 peut-\u00eatre d\u2019une insatisfaction latente dans l\u2019exercice et les fins de son m\u00e9tier d\u2019acteur. Non seulement Cassavetes semble insatisfait des rapports humains qui se nouent sur un plateau de tournage<sup><a href=\"#note-13\" id=\"appel-13\">13<\/a><\/sup>, mais il estime sans doute aussi que le travail dramatique y demeure bien superficiel, au regard de ce qu\u2019il pourrait apporter humainement \u00e0 l\u2019acteur comme au spectateur. Frustr\u00e9 dans son expression, il constitue cette \u00e9quipe de travail pour pallier ces manques et \u00e9baucher une recherche sur l\u2019\u00e2me et ses m\u00e9andres.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">PASSION<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est en 1957, lors de la promotion du film de Martin Ritt<em> Edge of the City<\/em>, qu\u2019il engage la production de<em> Shadows<\/em>. Au cours d\u2019une \u00e9mission de radio nocturne,<em> Night People<\/em>, l\u2019animateur Jean Shepherd lui propose \u2014 il est une heure du matin \u2014 de faire enfin ce film dont il parle tant : un film sur les gens et avec les gens, ceux que l\u2019on croise dans la rue. Tous deux lancent alors un appel aux auditeurs : un dollar chacun. Une semaine plus tard, 2 000 dollars sont r\u00e9unis ; ils constituent le budget de d\u00e9part du film.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce culot \u00ab d\u2019entrepreneur \u00bb<sup><a href=\"#note-14\" id=\"appel-14\">14<\/a><\/sup> est l\u2019un des atouts n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019accomplissement de son travail de cin\u00e9aste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le tournage commence rapidement, sans script, sur la base d\u2019un synopsis \u00e9labor\u00e9 au cours des s\u00e9ances de travail avec les acteurs, rencontr\u00e9s et form\u00e9s dans son atelier. Cassavetes explique :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Au d\u00e9part, nous avions une ligne romanesque g\u00e9n\u00e9rale, \u00e0 savoir l\u2019histoire d\u2019une famille noire \u00e0 New York. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur de ce cadre, tout \u00e9tait permis, et nous n\u2019avons fait que filmer ce que les acteurs voulaient faire. Avant le tournage proprement dit, nous avions pass\u00e9 deux semaines \u00e0 travailler sur les personnages.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-15\" id=\"appel-15\">15<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le film repose sur une r\u00e9alit\u00e9 sociale vaste et tangible : le racisme. Deux fr\u00e8res, Ben et Hugh, vivent \u00e0 New York avec leur s\u0153ur Lelia. Ils sont noirs ; mais le teint clair de Ben et de Lelia leur permet de franchir les fronti\u00e8res invisibles de la s\u00e9gr\u00e9gation. Lelia s\u2019\u00e9prend de Tony, un jeune Blanc rencontr\u00e9 dans un salon litt\u00e9raire ; Hugh vit le quotidien d\u2019un chanteur de cabaret ; Ben, \u00e0 la d\u00e9rive, partage son temps entre les bars et les bagarres. La cam\u00e9ra suit chacun dans ses actions, jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019incident \u00e9clate et confronte chacun \u00e0 sa propre r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Rompu \u00e0 la m\u00e9thode de l\u2019Actors Studio, Cassavetes s\u2019ing\u00e9nie \u00e0 r\u00e9organiser et \u00e0 \u00e9prouver l\u2019enseignement de Lee Strasberg, gr\u00e2ce \u00e0 un formidable talent de r\u00e9v\u00e9lateur :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Le seul talent que je pourrais avoir serait celui de vous faire vous exprimer comme vous le voulez et non pas comme je le veux.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-16\" id=\"appel-16\">16<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans un long article consacr\u00e9 au film<sup><a href=\"#note-17\" id=\"appel-17\">17<\/a><\/sup>, Louis Marcorelles remarque, \u00e0 propos de Ben et de Lelia, que chaque acteur est tr\u00e8s proche de son r\u00f4le et r\u00e9pond \u00e0 sa mani\u00e8re, selon sa propre personnalit\u00e9, aux probl\u00e8mes pos\u00e9s par son personnage. Il note aussi que les acteurs ont conserv\u00e9 leur v\u00e9ritable pr\u00e9nom \u2014 peut-\u00eatre pour faciliter l\u2019identification, s\u00fbrement pour favoriser la spontan\u00e9it\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Investi d\u2019une mission de coordinateur au sein du groupe, Cassavetes bouleverse les sch\u00e9mas et brise la hi\u00e9rarchie \u00e9tablie des tournages hollywoodiens. Il laisse libre cours aux bonnes volont\u00e9s qui l\u2019entourent, \u00e9coute les avis et autorise les digressions, m\u00eame co\u00fbteuses, dans l\u2019espoir de mieux saisir la richesse int\u00e9rieure de ses acteurs, un geste plus authentique, une expression plus vraie :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab <em style=\"font-style:italic\">S\u2019ils avaient le sentiment qu\u2019il fallait sur-le-champ essayer quelque chose, ils disaient : \u201c\u00d4te-toi de l\u00e0, John, laisse-nous tout seuls et \u00e7a ira bien\u2026\u201d Je m\u2019asseyais et attendais anxieusement\u2026<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-18\" id=\"appel-18\">18<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019acteur devient le moteur du travail artistique, le fondement m\u00eame du film : son r\u00f4le est d\u2019exalter la v\u00e9rit\u00e9 du personnage dans la plus profonde libert\u00e9, au service de l\u2019ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Acteurs et techniciens travaillent tous b\u00e9n\u00e9volement, sur la promesse d\u2019un pourcentage d\u2019\u00e9ventuelles recettes. Aucun n\u2019a re\u00e7u de formation dramatique ou technique : l\u2019apprentissage se fait sur le tas, par t\u00e2tonnements, dans l\u2019\u00e9mulation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La technique de mise en sc\u00e8ne et de tournage, tr\u00e8s libre, adopt\u00e9e pour <em>Shadows<\/em> fait d\u00e9couvrir \u00e0 Cassavetes \u00ab l\u2019improvisation \u00bb. Elle lui permet aussi d\u2019envisager la pratique cin\u00e9matographique comme un travail accessible \u00e0 des n\u00e9ophytes. Sur ce film, il v\u00e9rifie la viabilit\u00e9 d\u2019une pratique qui assume les contraintes techniques d\u2019un petit budget et applique, non plus la recette hollywoodienne, mais celle des cin\u00e9astes du renouveau. \u00ab Enfant de la t\u00e9l\u00e9vision \u00bb, comme le rappelle Thierry Jousse<sup><a href=\"#note-19\" id=\"appel-19\">19<\/a><\/sup>, il sait s\u2019approprier les contraintes d\u2019un tournage en 16 mm, du gonflage, du manque d\u2019\u00e9clairage, des ext\u00e9rieurs tourn\u00e9s sans autorisation, pour d\u00e9fricher une voie en marge des standards de consommation de l\u2019image \u00ab cin\u00e9ma \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Avec<em> Shadows<\/em>, il comprend qu\u2019il ne doit pas d\u2019abord penser en termes commerciaux :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Nous ne comptions pas le proposer \u00e0 la distribution commerciale. Nous tentions une exp\u00e9rience, notre seul but \u00e9tait d\u2019apprendre.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-20\" id=\"appel-20\">20<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 sans pour autant adopter la position radicalement inverse. Il s\u2019engage \u00e0 assumer seul les contraintes financi\u00e8res, afin de pr\u00e9server l\u2019expression de chacun des acteurs de toute censure d\u2019un pouvoir sup\u00e9rieur :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab <em style=\"font-style:italic\">Il devait y avoir un moyen de faire des films o\u00f9 les gens seraient heureux de travailler\u2026<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-21\" id=\"appel-21\">21<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce moyen, son cin\u00e9ma le trouve dans une volont\u00e9 exemplaire, digne des plus grandes passions.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le budget final s\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 40 000 dollars : une somme consid\u00e9rable pour un film ind\u00e9pendant, mais d\u00e9risoire pour un film de cin\u00e9ma aux \u00c9tats-Unis. Le tournage, en 16 mm, dure deux mois ; Cassavetes impressionne vingt-quatre heures de pellicule, sa mani\u00e8re de travailler l\u2019obligeant \u00e0 en consommer beaucoup.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Apr\u00e8s un an et demi de travail, une premi\u00e8re version de soixante minutes est projet\u00e9e gratuitement fin 1958 devant quelques dizaines de personnes. Elle ne satisfait ni Cassavetes ni ses collaborateurs. Al Ruban raconte :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab <em style=\"font-style:italic\">John a organis\u00e9 des projections priv\u00e9es, au cin\u00e9ma Le Paris, auxquelles il m\u2019a invit\u00e9. Il demandait \u00e0 tous les spectateurs ce qu\u2019ils pensaient du film, et il en a d\u00e9duit qu\u2019il y avait des trous dans la narration\u2026<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-22\" id=\"appel-22\">22<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Port\u00e9 \u2014 peut-\u00eatre d\u00e9bord\u00e9 \u2014 par l\u2019esprit de \u00ab nouvelle vague \u00bb qui souffle sur son \u00e9quipe, Cassavetes a perdu le fil de son histoire. Il se remet aussit\u00f4t au travail : quelques sc\u00e8nes sont retourn\u00e9es ou ajout\u00e9es pour rendre le film plus narratif, ce qui exige encore deux semaines de tournage et plusieurs heures de pellicule. Apr\u00e8s trois mois de montage, il pr\u00e9sente au public, en novembre 1959, la version d\u00e9finitive, longue cette fois de quatre-vingt-sept minutes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les deux versions d\u00e9cha\u00eenent les passions, mais ne touchent pas le grand public am\u00e9ricain. Sans se d\u00e9courager, Cassavetes emporte le film en Angleterre, o\u00f9 il est vendu \u00e0 British Lion et projet\u00e9 \u00e0 l\u2019Academy Cinema, puis \u00e0 Paris en 1961.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">GEN\u00c8SE<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Avec ce film, Cassavetes fait l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019ind\u00e9pendance. <em>Shadows<\/em> est pour lui un banc d\u2019essai : il y \u00e9prouve avec enthousiasme une autre fa\u00e7on d\u2019aborder la conception cin\u00e9matographique \u2014 celle-l\u00e0 m\u00eame qu\u2019il d\u00e9veloppera dans tous ses films ult\u00e9rieurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019id\u00e9e d\u2019\u00ab exp\u00e9rience \u00bb est essentielle : le film est v\u00e9ritablement con\u00e7u dans un esprit de recherche. Il s\u2019agit avant tout, et d\u00e8s l\u2019origine, de d\u00e9finir une nouvelle voie de cr\u00e9ation. Rien n\u2019est pr\u00e9vu pour satisfaire des exigences ext\u00e9rieures aux motivations des participants, pour s\u2019inscrire dans un courant ou dans un standard confortable pour le spectateur. C\u2019est un \u00ab g\u00e9nial \u00bb exercice d\u2019expression, qui d\u00e9voilera une m\u00e9thode de tournage, un style, une mani\u00e8re de penser le monde, et mettra en branle toute une \u0153uvre. Comme l\u2019explique Thierry Jousse, chaque film de Cassavetes est un t\u00e9moignage inestimable sur sa m\u00e9thode ;<em> Shadows<\/em>, \u00e0 ce titre, en est le manifeste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Toutes les productions de Cassavetes s\u2019accordent entre elles, dans leur contenu comme dans leur forme. Ses films comme ses pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre naissent d\u2019un m\u00eame d\u00e9terminisme cr\u00e9atif, issu de cette m\u00e9thode \u00ab primitive \u00bb \u00e9labor\u00e9e pendant<em> Shadows<\/em>. Le film pr\u00e9sente ainsi des personnages en qu\u00eate d\u2019identit\u00e9, confront\u00e9s aux r\u00e9alit\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine et \u00e0 son organigramme social.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les th\u00e8mes de la s\u00e9gr\u00e9gation, du rejet de l\u2019autre, du \u00ab mal-vivre \u00bb traversent toute l\u2019\u0153uvre : Reuben, dans <em>A Child Is Waiting<\/em> (1963), rejet\u00e9 par ses parents \u00e0 cause de son \u00ab anormalit\u00e9 \u00bb ; Mabel, dans <em>A Woman Under the Influence<\/em> (1974), m\u00e8re au foyer lunatique, elle aussi diff\u00e9rente et rejet\u00e9e. Cette th\u00e9matique, construite sur l\u2019opposition de l\u2019individu et de la soci\u00e9t\u00e9, refl\u00e8te en partie l\u2019engagement ind\u00e9pendant de Cassavetes dans le contexte troubl\u00e9 des ann\u00e9es cinquante : l\u2019expression d\u2019une volont\u00e9 de r\u00e9former les valeurs sociales, politiques et artistiques \u00e9tablies.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans <em>Shadows<\/em> comme dans les films suivants, la fiction se construit autour d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 tangible : l\u2019acteur, dont Cassavetes utilise les capacit\u00e9s naturelles de \u00ab catalyse \u00bb. Ancr\u00e9s dans le r\u00e9el par l\u2019acteur et par le choix des sujets, les films se lient les uns aux autres par la vie : chaque histoire se r\u00e9percute dans les suivantes, comme un enseignement logique. <em>Shadows<\/em> inaugure ainsi une s\u00e9rie de films-portraits d\u2019hommes et de femmes dont les traits se pr\u00e9cisent \u00e0 mesure du temps v\u00e9cu. Vision humaine mat\u00e9rialis\u00e9e dans le temps, voyage direct vers la maturit\u00e9 cr\u00e9atrice, cette \u0153uvre devient un t\u00e9moignage sur la vie, sur la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un homme et de son \u00e9poque. <em>Shadows<\/em> est bien, en ce sens, l\u2019expression d\u2019un premier regard.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">CONCLUSION<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Louis Marcorelles conclut son article en jugeant inutile, pour Cassavetes, de r\u00e9it\u00e9rer \u00ab<em> dix fois<\/em> \u00bb cette exp\u00e9rience : ce \u00ab<em> serait une aberration<\/em> \u00bb. Et il ajoute :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab <em style=\"font-style:italic\">Mais de Shadows on peut encha\u00eener sur un art cin\u00e9matographique plus imm\u00e9diat, refusant les phrases creuses, soucieux avant tout de r\u00e9alisme\u2026<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-23\" id=\"appel-23\">23<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il ne se trompe pas. \u00c0 partir de <em>Shadows<\/em>, l\u2019\u0153uvre de Cassavetes construit sa continuit\u00e9 sur l\u2019exp\u00e9rience que ce premier film a permis d\u2019acqu\u00e9rir. Plusieurs des d\u00e9butants qui y participent formeront ensuite la \u00ab famille \u00e9largie \u00bb et accompagneront Cassavetes tout au long de son parcours ; l\u2019\u0153uvre enti\u00e8re leur doit beaucoup. Tour \u00e0 tour acteurs, producteurs, op\u00e9rateurs, Seymour Cassel, Al Ruban et bien d\u2019autres, tous tr\u00e8s proches, organiseront leur vie autour de ses films et permettront \u00e0 la m\u00e9thode de prendre corps.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"chapitre-2\">2. Un cin\u00e9ma \u00e0 part<\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"a-la-methode\">A) La m\u00e9thode<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En 1975, Cassavetes confie :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> En vieillissant, on devient plus compliqu\u00e9, on voit plus d\u2019aspects dans la r\u00e9alit\u00e9. Lorsque vous faites votre premier film, tout est pur, vous \u00eates enthousiaste, plein d\u2019impulsions constructives et destructives, et vous vous foutez de tout le monde. Au deuxi\u00e8me film, vous vous rendez compte que c\u2019est une t\u00e2che tr\u00e8s difficile. Et au troisi\u00e8me, il vous faut trouver une m\u00e9thode de travail\u2026<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-24\" id=\"appel-24\">24<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">LA LUCIDIT\u00c9 TECHNIQUE<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 premi\u00e8re vue, Cassavetes accorde peu d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e0 la mise en \u0153uvre technique. Sans la d\u00e9nigrer, il s\u2019attache \u00e0 en simplifier l\u2019acc\u00e8s et \u00e0 en r\u00e9duire l\u2019importance sur le tournage, au point de la cantonner presque au r\u00f4le de faire-valoir du travail dramatique. Il l\u2019explique \u00e0 Laurence Gavron :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab <em style=\"font-style:italic\">J\u2019admire et j\u2019aime les gens qui sont \u00e0 la cam\u00e9ra, mais ils veulent faire un bon boulot, rien de plus. Ils seraient m\u00e9contents si leur travail \u00e9tait mauvais, mais ils se fichent totalement de l\u2019histoire.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-25\" id=\"appel-25\">25<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il ne se soucie donc gu\u00e8re de l\u2019avis de ses techniciens sur le contenu dramatique du film. Sa fonction de coordinateur consiste \u00e0 \u00e9tablir, pendant le tournage, une liaison efficace entre l\u2019\u00e9quipe et les acteurs. Acteur avant d\u2019\u00eatre cin\u00e9aste, il est port\u00e9 par sa formation \u00e0 faire du jeu le moteur de son travail.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u2019autant qu\u2019il a commis, lors du premier tournage de <em>Shadows<\/em>, l\u2019erreur de trop accorder \u00e0 l\u2019instrument :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Ce qui s\u2019\u00e9tait produit dans la premi\u00e8re version, c\u2019est que, en tant que metteur en sc\u00e8ne, j\u2019\u00e9tais tomb\u00e9 amoureux de ma cam\u00e9ra, \u00e0 la minute m\u00eame o\u00f9 je l\u2019avais eue entre les mains, et je me contentais d\u2019exploiter la technique cin\u00e9matographique, recherchant le rythme pour le rythme, utilisant des grands angulaires, filmant \u00e0 travers arbres et fen\u00eatres\u2026<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-26\" id=\"appel-26\">26<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une certaine m\u00e9fiance s\u2019impose alors \u00e0 lui : l\u2019\u00e9chec de la premi\u00e8re version l\u2019am\u00e8ne sans doute \u00e0 reconsid\u00e9rer la place de la technique. Cassavetes n\u2019est pas un cin\u00e9aste d\u2019effets. L\u2019un des rares plans de ce type, dans <em>Too Late Blues<\/em> \u2014 un plan pris de l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un \u00e9coulement d\u2019eau \u2014, tombe \u00e0 plat. Il ne perd pas de temps \u00e0 des prises de vues sans port\u00e9e \u00e9motionnelle pour le film, et \u00e9vite le pi\u00e8ge du sensationnel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La remise en question \u00e9conomique du cin\u00e9ma \u00e0 laquelle il participe instaure une nouvelle \u00e9thique technique. Il travaille g\u00e9n\u00e9ralement avec une \u00e9quipe r\u00e9duite au minimum : huit personnes pour<em> Shadows<\/em>, douze pour<em> Faces<\/em> \u2014 son quatri\u00e8me film, mais le deuxi\u00e8me en ind\u00e9pendant. Il tourne <em>Shadows<\/em> et <em>Faces<\/em> en 16 mm, gonfl\u00e9 ensuite en 35 mm ; lorsqu\u2019il passe plus tard au 35 mm, il reste fid\u00e8le \u00e0 un mat\u00e9riel l\u00e9ger. \u00c0 propos du tournage de<em> Shadows<\/em>, il raconte :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab <em style=\"font-style:italic\">Normalement, pour tourner dans Broadway, il y aurait eu dix hommes pour l\u2019\u00e9clairage, cinq ou six accessoiristes pour d\u00e9placer la cam\u00e9ra et les c\u00e2bles, et ensuite les producteurs\u2026<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-27\" id=\"appel-27\">27<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme le remarque Raymond Lef\u00e8vre<sup><a href=\"#note-28\" id=\"appel-28\">28<\/a><\/sup>, il semble se d\u00e9sint\u00e9resser de ces questions, mais il en fait en r\u00e9alit\u00e9 un atout de sa perception cin\u00e9matographique : lib\u00e9r\u00e9e des contraintes d\u2019un plan de travail rigide, la cam\u00e9ra rompt avec la tradition hollywoodienne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au service de Cassavetes, l\u2019op\u00e9rateur doit avoir la rapidit\u00e9 et la dext\u00e9rit\u00e9 d\u2019un reporter. Sans \u00eatre directement engag\u00e9 dans le drame, il doit \u00eatre pr\u00eat \u00e0 saisir tout ce qui servira le film au montage. Il devient le t\u00e9moin essentiel de la sc\u00e8ne dans sa continuit\u00e9 ; tel un \u00ab voyeur \u00bb, il doit s\u2019impliquer totalement dans l\u2019acte et y participer physiquement. Lef\u00e8vre l\u2019\u00e9crit :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Filmer, c\u2019est donc vivre et regarder vivre. C\u2019est oublier les techniques imposantes, les imp\u00e9ratifs de cadrage\u2026<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-29\" id=\"appel-29\">29<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est ce que Thierry Jousse appelle l\u2019<em>action-filming<\/em>, dans lequel il voit la sp\u00e9cificit\u00e9 stylistique de Cassavetes :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> C\u2019est ce mouvement en dedans que Cassavetes cherche \u00e0 tout prix \u00e0 saisir. Non plus dans le geste de l\u2019acteur, mais dans la gestuelle de la cam\u00e9ra ou du montage, qui implique une pens\u00e9e, une perception globale et sp\u00e9cifique de tout l\u2019espace-temps.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-30\" id=\"appel-30\">30<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La tradition industrielle organise et planifie le travail technique au nom de l\u2019efficacit\u00e9, pour battre des records d\u2019audience. \u00c9tranger \u00e0 ces pr\u00e9occupations, Cassavetes rejette moins la technique elle-m\u00eame que son usage au-del\u00e0 de ses moyens et de ses aspirations.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bien au contraire, \u00e0 travers la m\u00e9thode qu\u2019il met en place, son apport \u00e0 cet aspect de la cr\u00e9ation est consid\u00e9rable : on peut dire qu\u2019il d\u00e9bride le syst\u00e8me \u00e9tabli de l\u2019\u00e9criture filmique. Non seulement il r\u00e9\u00e9value la place des op\u00e9rateurs sur le tournage, mais il bouleverse le champ d\u2019investigation formel du cameraman. Ce sont eux qui deviennent directement responsables de la prise de vues, et impriment aux films une gestuelle : la cam\u00e9ra bouge le plus librement possible, suit les acteurs, et donne enfin au mouvement une identit\u00e9 propre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les cameramen \u2014 Cassavetes en fait souvent partie \u2014 sont plac\u00e9s par ses soins. Apr\u00e8s une mise en condition, il leur accorde une confiance enti\u00e8re ; le plan ne s\u2019arr\u00eate qu\u2019avec la fin de la sc\u00e8ne ou de la bobine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cassavetes assume le geste cin\u00e9matographique parce qu\u2019il int\u00e8gre le risque de la prise de vues. Il la d\u00e9pouille des artifices qui, d\u2019ordinaire, la rendent propre et lisse aux yeux d\u2019un public habitu\u00e9 \u00e0 une image \u00ab performante \u00bb. Il s\u2019approprie le geste jusque dans ses qualit\u00e9s cach\u00e9es : la mauvaise d\u00e9finition, le grain d\u00fb au manque de lumi\u00e8re renforcent l\u2019impression de v\u00e9cu du moment film\u00e9, puisque la cam\u00e9ra force les possibilit\u00e9s de la pellicule. Ce grain devient la marque d\u2019un effort, d\u2019un travail, voire d\u2019un danger \u2014 et non d\u2019une erreur technique. C\u2019est le geste qui nous appara\u00eet et, avec lui, l\u2019intention de celui qui l\u2019accomplit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cassavetes fait preuve d\u2019une grande lucidit\u00e9 cr\u00e9atrice : il abat les principes techniques classiques sans renoncer pour autant au savoir-faire ni au m\u00e9tier. Il fait confiance aux professionnels et met rarement en doute leurs comp\u00e9tences. Dou\u00e9 d\u2019un vrai pouvoir de persuasion, il sait les influencer tout en leur laissant une relative libert\u00e9, et les pousse \u00e0 se r\u00e9approprier individuellement leur m\u00e9tier, de fa\u00e7on \u00e0 les responsabiliser. Al Ruban explique :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> On discutait la sc\u00e8ne avant le tournage. Je pr\u00e9sentais un avantage certain, c\u2019est que je le connaissais si bien. On se comprenait\u2026 (\u2026) Je lui interdisais de toucher \u00e0 la lumi\u00e8re, ou de m\u2019expliquer en d\u00e9tail ce qu\u2019il voulait, parce qu\u2019il se mettait alors \u00e0 parler sans fin\u2026 (\u2026) Alors je lui disais : arr\u00eate ton char, contente-toi de me dire l\u2019effet que tu veux produire, l\u2019atmosph\u00e8re que tu veux cr\u00e9er, et puis moi je vais m\u2019occuper de la lumi\u00e8re. Et si tu n\u2019aimes pas ce que cela donne, on changera.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-31\" id=\"appel-31\">31<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Conscient du r\u00f4le d\u00e9cisif que jouent l\u2019op\u00e9rateur et les autres techniciens dans une telle d\u00e9marche, il s\u2019attache durablement certains d\u2019entre eux. Al Ruban est de ceux-l\u00e0 : tour \u00e0 tour chef op\u00e9rateur et producteur, il suit toute la carri\u00e8re de Cassavetes en fid\u00e8le du clan.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette remise en question n\u2019a donc rien de n\u00e9gateur, puisqu\u2019elle cr\u00e9e les conditions d\u2019un nouveau savoir-faire, et peut-\u00eatre d\u2019un renouveau du m\u00e9tier. La d\u00e9marche qu\u2019adopte le cin\u00e9aste \u2014 cette nouvelle conception des moyens et des fins du travail ind\u00e9pendant \u2014 proc\u00e8de bien d\u2019une volont\u00e9 de r\u00e9forme, comme nous l\u2019avons vu \u00e0 travers sa th\u00e9matique ; et Cassavetes n\u2019ignore pas les enjeux artistiques qu\u2019elle engage. Ce n\u2019est pas d\u2019abord une volont\u00e9 esth\u00e9tique, mais elle le devient de fait, par le r\u00e9sultat et par le style.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette lucidit\u00e9 lui ouvre un champ d\u2019investigation cr\u00e9atif sans doute inesp\u00e9r\u00e9, comme le souligne Dominique Noguez :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Qu\u2019est-ce que l\u2019esth\u00e9tique ? C\u2019est tout simplement la conscience de ce qu\u2019on fait. C\u2019est la lucidit\u00e9 technique.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-32\" id=\"appel-32\">32<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">\u00ab L\u2019IMPROVISATION \u00bb<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un principe important se d\u00e9gage du travail de Cassavetes, sur le plan technique comme sur le plan dramatique. Il conditionne, nous venons de le voir \u00e0 travers la libert\u00e9 laiss\u00e9e aux op\u00e9rateurs, l\u2019ensemble des \u00e9tapes de la cr\u00e9ation du film : c\u2019est \u00ab l\u2019improvisation \u00bb, dont on parle tant \u00e0 son propos, et qui semble l\u2019un des enjeux majeurs de sa m\u00e9thode.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous ne connaissons pas, dans le cin\u00e9ma hollywoodien, d\u2019exemple de film tourn\u00e9 sur ce principe. Une telle entreprise mettrait en p\u00e9ril toute la cha\u00eene de production et ne saurait se plier au calcul pr\u00e9visionnel qui d\u00e9cide, dans l\u2019industrie, de la mise en production. Il est donc logique que ce soit un ind\u00e9pendant qui rel\u00e8ve ce d\u00e9fi aux r\u00e8gles de l\u2019\u00e9criture cin\u00e9matographique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pourtant, la r\u00e9alit\u00e9 du travail de Cassavetes s\u2019accorde mal avec la d\u00e9finition, trop simple, du verbe \u00ab improviser \u00bb. Laurence Gavron le remarquait :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> On a beaucoup parl\u00e9, \u00e0 propos du style de prise de vue et du jeu des acteurs dans les films de Cassavetes, d\u2019improvisation, terme toujours un peu trop vague\u2026 (\u2026) Il est certain que J. Cassavetes n\u2019est pas l\u2019un de ces cin\u00e9astes qui font respecter co\u00fbte que co\u00fbte, \u00e0 la lettre, le moindre mot d\u2019un sc\u00e9nario, qui ont \u00e0 l\u2019avance une id\u00e9e pr\u00e9cise (a fortiori un story-board) de la position des acteurs et des mouvements de cam\u00e9ra. De l\u00e0 \u00e0 dire que tous ses films ne sont qu\u2019une vaste s\u00e9rie d\u2019improvisations, il y a un pas trop grand \u00e0 franchir.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-33\" id=\"appel-33\">33<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Repla\u00e7ons donc ce principe dans le contexte qui le commande. Si l\u2019on admet qu\u2019une improvisation puisse se r\u00e9p\u00e9ter, ou du moins se pr\u00e9parer comme une sc\u00e8ne classique, c\u2019est par extension du terme : \u00ab composer sur-le-champ et sans pr\u00e9paration \u00bb \u2014 telle est sa d\u00e9finition \u2014 exclut par nature toute pr\u00e9paration d\u2019un travail sc\u00e9nique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un travail rigoureux de mise en sc\u00e8ne reste pourtant possible s\u2019il intervient pendant la gestation de l\u2019\u0153uvre, et associe cet exercice sc\u00e9nique, de mani\u00e8re compl\u00e9mentaire, \u00e0 la composition narrative \u00e9crite. \u00ab L\u2019improvisation \u00bb devient alors un moyen de recherche, propre \u00e0 approfondir un sujet, une histoire ou un sc\u00e9nario pr\u00e9alablement \u00e9crit mais jamais d\u00e9finitif.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u00e9tude de <em>Shadows<\/em> nous a d\u00e9j\u00e0 appris que ce travail \u00ab d\u2019improvisation \u00bb n\u2019a rien d\u2019un travail h\u00e2tif et sans pr\u00e9paration. Les personnages naissent, entre Cassavetes et ses acteurs, de s\u00e9ances dramatiques organis\u00e9es \u00e0 partir d\u2019un texte. Le plus souvent, une trame au moins est \u00e9crite avant le tournage, comme pour<em> Shadows<\/em> ; parfois bien davantage, comme pour<em> Faces<\/em>, dont le sc\u00e9nario inachev\u00e9 \u00ab pesait \u00bb plus de trois cents pages. \u00ab L\u2019improvisation \u00bb, chez Cassavetes, n\u2019a donc rien \u00e0 voir avec un travail men\u00e9 dans la spontan\u00e9it\u00e9 absolue.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Travailler \u00ab l\u2019improvisation \u00bb, chez lui, ce n\u2019est pas seulement, pour l\u2019acteur, se tenir pr\u00eat \u00e0 toute \u00e9ventualit\u00e9 : c\u2019est aussi participer \u00e9troitement \u00e0 la cr\u00e9ation de son personnage et \u00e0 l\u2019\u00e9criture du film, et cela jusqu\u2019au dernier instant du tournage, sans jamais sombrer dans la routine d\u2019un texte ou d\u2019une attitude.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme l\u2019analyse justement Jean-Louis Comolli dans un article consacr\u00e9 \u00e0<em> Faces<\/em>, ce travail singulier, presque unique, que m\u00e8nent Cassavetes et son \u00e9quipe les conduit aux limites de la fiction. Par sa d\u00e9marche lente et difficile, le film devient un lien entre tous et s\u2019inscrit dans le quotidien des participants :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> De fait, le cin\u00e9ma offre peu d\u2019exemples (Rouch, Rivette, Perrault) d\u2019une d\u00e9marche \u00e0 ce point moul\u00e9e, pas \u00e0 pas, au rythme quotidien de la vie, que tr\u00e8s vite il est impossible de d\u00e9terminer o\u00f9 passe la fronti\u00e8re entre film et non-film.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-34\" id=\"appel-34\">34<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab L\u2019improvisation \u00bb fait partie int\u00e9grante de cette aventure entre r\u00e9alit\u00e9 et fiction, sans que rien ne soit fait pour la provoquer. Chaque participant confie au film sa vie mat\u00e9rielle et spirituelle pour lui donner sa substance ; \u00ab l\u2019improvisation \u00bb est l\u2019alchimie qui transmet cette substance \u2014 une transformation, un passage, un temps peut-\u00eatre, mais rien qui se laisse d\u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comolli \u00e9crit encore, \u00e0 propos de<em> Faces<\/em> :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab <em style=\"font-style:italic\">\u2026 o\u00f9 dur\u00e9e film\u00e9e et dur\u00e9e v\u00e9cue se confondent, o\u00f9 les acteurs-auteurs (personnages fabricant des personnages) ont \u00e0 parcourir un seul et m\u00eame chemin pour le film et pour leur vie\u2026<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-35\" id=\"appel-35\">35<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019acteur se d\u00e9double : il se fabrique \u00ab m\u00fbrement \u00bb un autre. Le travail des acteurs, chez Cassavetes, va donc bien au-del\u00e0 de l\u2019improvisation \u00e0 la mani\u00e8re de la commedia dell\u2019arte. Il s\u2019agit moins d\u2019un exercice que d\u2019un voyage int\u00e9rieur, qui unit \u00e9troitement \u2014 autour d\u2019un moment de vie et au fil d\u2019une gestation parfois lente et difficile \u2014 l\u2019acteur et son double.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Acceptons le terme d\u2019\u00ab improvisation \u00bb comme une commodit\u00e9 de langage, sans perdre de vue la complexit\u00e9 r\u00e9elle qu\u2019il recouvre chez Cassavetes. Trois de ses propos, en apparence contradictoires, en rendent compte mieux que tout commentaire :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Je n\u2019improvise pas, tout est \u00e9crit, le moindre mot.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-36\" id=\"appel-36\">36<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Tout est \u00e9crit ! Mais nous traitons de pens\u00e9es et de sentiments, et mon espoir est que les acteurs ne sentent pas le mat\u00e9riau comme \u00e9crit.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-37\" id=\"appel-37\">37<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Sans improvisation, il n\u2019y a pas d\u2019art possible\u2026<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-38\" id=\"appel-38\">38<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans <em>Opening Night<\/em> (1977), Cassavetes met en sc\u00e8ne des acteurs aux prises avec leurs personnages \u2014 celui du r\u00f4le et celui du v\u00e9cu \u2014 et d\u00e9voile les dessous du travail dramatique. Ce film nous para\u00eet \u00eatre l\u2019une des cl\u00e9s de son travail sc\u00e9nique. \u00c0 propos de son personnage, Gena Rowlands d\u00e9clare :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Elle est tr\u00e8s proche de ce que mon mari et moi et tous nos amis acteurs ont fait pendant des ann\u00e9es. Nous avions tous v\u00e9cu ce genre de traumatisme. Et je me suis appuy\u00e9e sur ma propre exp\u00e9rience d\u2019actrice.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-39\" id=\"appel-39\">39<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 travers les d\u00e9boires de Myrtle Gordon, actrice \u00ab entre deux \u00e2ges \u00bb que le r\u00f4le principal d\u2019une pi\u00e8ce de boulevard, <em>The Second Woman<\/em>, confronte \u00e0 la vieillesse, le film s\u2019attache directement \u00e0 l\u2019acte \u00ab surhumain \u00bb de l\u2019interpr\u00e9tation. Il expose clairement la difficult\u00e9 et le danger, pour un acteur, d\u2019\u00eatre quelqu\u2019un d\u2019autre \u2014 f\u00fbt-ce dans le cadre convenu d\u2019une pi\u00e8ce de boulevard. La vision qui poursuit Myrtle tout au long du film r\u00e9v\u00e8le ce \u00ab pouvoir \u00bb de projection, et la difficult\u00e9 de le ma\u00eetriser.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Myrtle Gordon refuse son r\u00f4le : elle ne peut accepter le double th\u00e9\u00e2tral qu\u2019on lui demande d\u2019incarner, trop proche d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 physique qui la concerne et qu\u2019elle refuse \u2014 la vieillesse. Les efforts r\u00e9p\u00e9t\u00e9s de toute l\u2019\u00e9quipe n\u2019y font rien : le transfert semble impossible. Le soir de la premi\u00e8re, elle arrive au th\u00e9\u00e2tre ivre au dernier degr\u00e9. L\u2019ivresse, th\u00e8me r\u00e9current chez Cassavetes, est ici le seul moyen pour l\u2019actrice de surmonter l\u2019\u00e9preuve. Au prix d\u2019un effort hors du commun, comme le fait remarquer l\u2019un des machinistes, elle monte en sc\u00e8ne et, sans faillir, r\u00e9ussit son interpr\u00e9tation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cassavetes souligne ainsi les barri\u00e8res psychologiques que l\u2019acteur doit franchir. Il nous le montre comme un \u00eatre fragile, dont il faut parfois bercer les illusions pour le soutenir et le guider dans cette projection vers un \u00ab autre \u00bb inconnu et d\u00e9sert. Car il s\u2019agit bien de projeter un individu r\u00e9el dans la peau d\u2019un autre, fictif \u2014 la force du premier devant animer peu \u00e0 peu, et le mieux possible, le second. Une r\u00e8gle s\u2019impose alors : le personnage ne doit pas \u00eatre impos\u00e9 \u00e0 l\u2019acteur ; c\u2019est \u00e0 celui-ci de le reconna\u00eetre, seul.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce type de travail dramatique bouscule la forme r\u00e9glementaire du film. Il interdit toute planification : le sc\u00e9nario et les dialogues doivent se plier aux contraintes qui en d\u00e9coulent. La structure du film peut sans cesse \u00eatre remise en question, l\u2019acteur et le metteur en sc\u00e8ne \u00e9tant les v\u00e9ritables fils conducteurs de son d\u00e9roulement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme nous l\u2019avons vu \u00e0 propos de la technique, le cameraman et toute l\u2019\u00e9quipe sont engag\u00e9s dans ce processus. Thierry Jousse l\u2019explique :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab <em style=\"font-style:italic\">Le metteur en sc\u00e8ne leur demande une disponibilit\u00e9 totale et une v\u00e9ritable capacit\u00e9 de cr\u00e9ation\u2026 (\u2026) L\u2019autonomie et la libert\u00e9 sont, pour Cassavetes, les qualit\u00e9s premi\u00e8res d\u2019une \u00e9quipe technique. L\u2019imagination est une vertu pr\u00e9f\u00e9rable au professionnalisme sec.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-40\" id=\"appel-40\">40<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour Cassavetes, \u00ab l\u2019improvisation \u00bb n\u2019est donc pas seulement un mode dramatique : c\u2019est une mani\u00e8re globale d\u2019envisager le travail filmique, par laquelle il organise l\u2019instabilit\u00e9 sur le tournage pour stimuler son \u00e9quipe. La \u00ab capacit\u00e9 de cr\u00e9ation \u00bb qu\u2019\u00e9voque Jousse est pr\u00e9cis\u00e9ment celle de l\u2019improvisation : face \u00e0 la sc\u00e8ne, le cameraman doit lui aussi sentir, puis transposer par le biais de son intuition, la r\u00e9alit\u00e9 en fiction.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par \u00ab l\u2019improvisation \u00bb, Cassavetes d\u00e9finit un espace et un temps de cr\u00e9ation o\u00f9 chacun doit trouver sa place et acqu\u00e9rir la ma\u00eetrise de son poste, pour que le film se fasse. Elle est l\u2019un des facteurs d\u00e9terminants de l\u2019esprit de son cin\u00e9ma et, \u00e0 ce titre, l\u2019un des aspects essentiels de son travail de r\u00e9alisateur et de sa m\u00e9thode \u2014 une marque de son savoir-faire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au fil du temps, Cassavetes pose ainsi d\u2019instinct, par la voie des relations humaines, les bases d\u2019une m\u00e9thode souple dans sa forme, mais ferme dans sa finalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">L\u2019ASPECT FAMILIAL<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019esprit et la mani\u00e8re du cin\u00e9ma de Cassavetes ne prennent pas seulement forme dans la technique et dans le travail dramatique ; ils se traduisent aussi, en corollaire, dans le mode de vie qu\u2019organisent les tournages.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e8s<em> Faces<\/em>, son deuxi\u00e8me film ind\u00e9pendant, il semble vouloir s\u2019organiser pour durer : les principaux membres de la communaut\u00e9 alors constitu\u00e9e ne changeront plus. Comme pour<em> Shadows<\/em> \u2014 et \u00e0 l\u2019exception de ses deux films de studio \u2014, il fait appel au b\u00e9n\u00e9volat pour tous ses films ind\u00e9pendants. Autour de lui se forme ainsi un p\u00f4le de cr\u00e9ation qui r\u00e9unit nombre de membres de sa famille et d\u2019amis proches, rencontr\u00e9s le plus souvent en dehors des tournages.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cela s\u2019explique sans doute par la n\u00e9cessit\u00e9 de fid\u00e9liser l\u2019\u00e9quipe, afin de perp\u00e9tuer ses sp\u00e9cificit\u00e9s techniques et dramatiques : un savoir-faire construit au fil du temps et qui, dans un travail de recherche continue comme celui-ci, d\u00e9pend n\u00e9cessairement des individus, de leur personnalit\u00e9 et de leur exp\u00e9rience au sein du clan.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Laurence Gavron parle \u00e0 ce propos d\u2019un esprit familial et d\u2019un cin\u00e9ma de famille :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Le cin\u00e9ma de John Cassavetes est, \u00e0 plus d\u2019un titre, le cin\u00e9ma de la famille. C\u2019est un cin\u00e9ma de clan, de tribu, sur la famille et avec la famille !<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-41\" id=\"appel-41\">41<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous partageons ce constat. La famille, au sens large, assure \u00e0 Cassavetes la permanence des acquis du groupe et une souplesse dans les rapports humains et financiers que n\u2019avait sans doute pas la premi\u00e8re association. La long\u00e9vit\u00e9 de la communaut\u00e9 et les t\u00e9moignages de ses membres attestent une entente hors du commun dans ce milieu. C\u2019est l\u2019un des traits marquants de ce cin\u00e9ma : les barri\u00e8res entre les castes habituelles tombent. Les liens tacites qui r\u00e9gissent les rapports au sein de la famille en assurent la coh\u00e9sion, sans heurt majeur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le metteur en sc\u00e8ne, chef d\u2019orchestre qui accordait jadis le droit de cit\u00e9 selon ses pr\u00e9f\u00e9rences, laisse place \u00e0 la discussion. Les tournages, priv\u00e9s de hi\u00e9rarchie forte et bouscul\u00e9s par \u00ab l\u2019improvisation \u00bb, sont souvent tr\u00e8s anim\u00e9s. Cassavetes, de son propre aveu, aime la contradiction ; mais il dispose d\u2019une telle aura qu\u2019il ma\u00eetrise son \u00ab monde \u00bb : chacun finit par s\u2019en remettre \u00e0 lui, comme s\u2019il inspirait un respect sans limite. De l\u00e0 na\u00eet aussi, selon nous, l\u2019image d\u2019une famille rassembl\u00e9e autour d\u2019une sorte de \u00ab patriarche \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sur <em>Faces<\/em>, \u00e0 l\u2019inverse de <em>Shadows<\/em>, les \u00e9v\u00e9nements sont ma\u00eetris\u00e9s ; la m\u00e9thode est comprise, elle prend vie :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Faces est devenu plus qu\u2019un film, c\u2019est devenu une mani\u00e8re de vivre.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-42\" id=\"appel-42\">42<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Avec l\u2019aspect familial, la m\u00e9thode Cassavetes assure, croyons-nous, sa p\u00e9rennit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">R\u00e9unie \u00e0 chaque tournage, la famille s\u2019organise pour permettre \u00e0 chacun de concilier vie priv\u00e9e et vie communautaire. La l\u00e9gende rapporte, \u00e0 propos de<em> Faces<\/em> :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Quand John Marley, l\u2019acteur principal, trouvait un r\u00f4le pour gagner de l\u2019argent, nous arr\u00eations le tournage.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-43\" id=\"appel-43\">43<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La communaut\u00e9 organise aussi, pendant le tournage, sa propre subsistance. \u00c0 propos des repas sur<em> Faces<\/em>, Al Ruban raconte :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> C\u2019\u00e9tait dur\u2026 chacun devait se d\u00e9brouiller comme il le pouvait. On les nourrissait pendant le tournage, on faisait des sandwiches ou nos fameux spaghettis, qu\u2019on s\u2019est retrouv\u00e9s \u00e0 faire pour l\u2019\u00e9quipe de film en film\u2026<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-44\" id=\"appel-44\">44<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comment ne pas penser \u00e0 la famille \u00e9largie et multiraciale des ouvriers d\u2019<em>A Woman Under the Influence<\/em> (1974), r\u00e9unis autour d\u2019une table, apr\u00e8s plusieurs jours de travail ininterrompu, pour manger ces fameux spaghettis ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour Cassavetes, le mode familial n\u2019est pas seulement l\u2019une des conditions mat\u00e9rielles de l\u2019aboutissement de ses ambitions : il est aussi un creuset pour le travail th\u00e9matique. Cin\u00e9aste de la vie quotidienne, il trouve dans ce milieu, pour chacun de ses films ind\u00e9pendants, \u00e0 la fois les moyens et les sujets. Vivant pratiquement ensemble pendant les tournages, les participants forment une communaut\u00e9 de pens\u00e9e qui ouvre un esprit de tol\u00e9rance dans les rapports humains, et permet sans doute une analyse plus fine des th\u00e8mes abord\u00e9s par le film en cours.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le film devient le lieu d\u2019un d\u00e9bat o\u00f9 chacun s\u2019exprime. Toujours \u00e0 propos de<em> Faces<\/em>, Cassavetes raconte :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Au d\u00e9but, comme pour Shadows, nous n\u2019avions pas grand-chose \u00e0 dire. Mais \u00e0 la fin des trois ann\u00e9es, nous avions des tas de choses \u00e0 dire\u2026<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-45\" id=\"appel-45\">45<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au fil du temps, la famille p\u00e9n\u00e8tre l\u2019espace m\u00eame des films : elle y est partout pr\u00e9sente, comme une r\u00e9f\u00e9rence oblig\u00e9e, un socle, un terroir. Le couple us\u00e9 par l\u2019habitude de<em> Faces<\/em> ; les deux m\u00e8res, inqui\u00e8tes mais dr\u00f4les, de<em> Minnie and Moskowitz<\/em> (1971) ; les maris en crise d\u2019identit\u00e9 de <em>Husbands<\/em> (1970) ; les enfants, t\u00e9moins et acteurs de la d\u00e9pression d\u2019une autre m\u00e8re inqui\u00e8te, dans <em>A Woman Under the Influence<\/em>. Les relations entre les protagonistes d\u2019<em>Opening Night<\/em> n\u2019\u00e9chappent pas \u00e0 la r\u00e8gle : elles aussi ressemblent \u00e9trangement \u00e0 celles d\u2019une famille \u00e9largie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans son ouvrage, Laurence Gavron analyse avec justesse chacun des films au regard de sa th\u00e9matique familiale. Elle conclut :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> La famille ali\u00e8ne, mais hors d\u2019elle, point de salut !<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-46\" id=\"appel-46\">46<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous ferons n\u00f4tre cette conclusion, qui souligne combien le mode familial est, pour Cassavetes, le point de ralliement des \u00e9nergies sur lequel il fonde son cin\u00e9ma ind\u00e9pendant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La famille \u00e9largie, ce sont d\u2019abord les Cassavetes : John, Gena et leurs enfants ; Katherine Cassavetes, la m\u00e8re de John, qui appara\u00eet dans plusieurs films \u2014 elle est merveilleuse en m\u00e8re de Moskowitz dans <em>Minnie and Moskowitz<\/em>, en belle-m\u00e8re de Mabel dans <em>A Woman Under the Influence<\/em> et en voyante dans <em>Opening Night<\/em> \u2014, toujours en duo avec la m\u00e8re de Gena, Lady Rowlands.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce sont ensuite les amis acteurs. Seymour Cassel, rencontr\u00e9 hors tournage \u00e0 l\u2019\u00e9poque de <em>Shadows<\/em>, technicien amateur avant de tenir, d\u00e8s le deuxi\u00e8me film, le r\u00f4le du batteur dans<em> Too Late Blues<\/em> ; il tourne dans cinq films et y livre deux interpr\u00e9tations remarquables, Chet dans <em>Faces<\/em> et Moskowitz dans <em>Minnie and Moskowitz<\/em>. Ben Gazzara, qui tourne trois films au sein de la famille, dont l\u2019admirable metteur en sc\u00e8ne d\u2019<em>Opening Night<\/em> et l\u2019inoubliable Cosmo Vitelli de<em> The Killing of a Chinese Bookie<\/em>. Peter Falk, qui tourne quatre films avec Cassavetes \u2014 dont une simple figuration dans<em> Opening Night<\/em> \u2014, mais surtout l\u2019ouvrier italien d\u2019<em>A Woman Under the Influence<\/em> ; il joue aussi dans l\u2019une des pi\u00e8ces mont\u00e9es \u00e0 Los Angeles et, en 1986, sollicite Cassavetes pour remplacer le r\u00e9alisateur de<em> Big Trouble<\/em>, qu\u2019il tourne pour Columbia.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est enfin l\u2019\u00e9quipe. Al Ruban, chef op\u00e9rateur, producteur, monteur, l\u2019un des rares professionnels du groupe, fid\u00e8le parmi les fid\u00e8les, lui aussi rencontr\u00e9 hors tournage \u00e0 l\u2019\u00e9poque de<em> Shadows<\/em> ; il n\u2019appara\u00eet \u00e0 l\u2019\u00e9cran que dans<em> Husbands<\/em>, sur une photographie : il est l\u2019ami disparu. Sam Shaw, ami de longue date, producteur entre autres de <em>Husbands<\/em> et surtout directeur artistique de l\u2019\u00e9quipe. Maurice McEndree, que l\u2019on retrouve r\u00e9guli\u00e8rement au montage comme \u00e0 la production ; Tom Cornwell et Bo Harwood \u00e0 la musique et au son ; Phedon Papamichael, cousin de Cassavetes, aux d\u00e9cors\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tous ces compagnons sont polyvalents, et leur fonction varie parfois d\u2019un film \u00e0 l\u2019autre : nous avons retenu celle qui revient le plus souvent. Il faudrait encore compter de nombreux participants plus occasionnels \u2014 David Rowlands, le fr\u00e8re de Gena, Val Avery, les enfants des uns et des autres\u2026 Plut\u00f4t que de tous les citer, rappelons ce mot de Cassavetes :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Comme l\u2019indique le casting, je crois tr\u00e8s fort au n\u00e9potisme !<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-47\" id=\"appel-47\">47<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">LA DIMENSION HUMAINE<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous l\u2019avons vu \u00e0 travers la technique, le travail dramatique et l\u2019aspect familial : chez Cassavetes, la mani\u00e8re de tourner d\u00e9termine le contenu. Ces films sont profond\u00e9ment empreints d\u2019un esprit familial ou, plus largement, communautaire ; chaque participant s\u2019y refl\u00e8te un peu. L\u2019orientation g\u00e9n\u00e9rale, elle, proc\u00e8de de l\u2019\u00e9thique de Cassavetes, qui d\u00e9cide de la fa\u00e7on d\u2019aborder les probl\u00e8mes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Son travail ne se borne pas \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler le caract\u00e8re des acteurs. Un peu \u00e0 l\u2019image de certains de ses personnages \u2014 de Burt Lancaster dans<em> A Child Is Waiting<\/em> \u00e0 Seymour Cassel dans<em> Minnie and Moskowitz<\/em> \u2014, Cassavetes combat les attitudes st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es de ses acteurs comme de ses concitoyens.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le document d\u2019Andr\u00e9 S. Labarthe, film\u00e9 \u00e0 Los Angeles en 1965 puis \u00e0 Paris en 1968, le montre pendant la postsynchronisation de<em> Faces<\/em>, puis, trois ans plus tard, durant la promotion du m\u00eame film. Cassavetes y affirme la n\u00e9cessit\u00e9 de combler un manque d\u2019humanit\u00e9 entre les individus, et explique que son cin\u00e9ma se veut authentique, pr\u00eat \u00e0 ne rien cacher de l\u2019\u00e2me humaine, par-del\u00e0 les convenances et les raisons commerciales.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par \u00ab l\u2019improvisation \u00bb et dans ce cadre familial, il nourrit une sorte d\u2019ambition sociologique dont il avoue ne pas entrevoir l\u2019aboutissement, mais dont il est s\u00fbr de la n\u00e9cessit\u00e9 :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> On ne conna\u00eet les USA qu\u2019\u00e0 travers Hollywood. Nous voulons montrer de vrais Am\u00e9ricains, quelques vrais Am\u00e9ricains bons et mauvais, en m\u00eame temps.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-48\" id=\"appel-48\">48<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour lui, la tol\u00e9rance et le savoir passent par une meilleure connaissance d\u2019autrui :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> L\u2019essentiel pour moi et mes collaborateurs est de trouver quelque v\u00e9rit\u00e9 intime, une sorte de r\u00e9v\u00e9lation. C\u2019est pourquoi nous pr\u00e9f\u00e9rons travailler \u00e0 un sujet dont la signification nous \u00e9chappe un peu\u2026<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-49\" id=\"appel-49\">49<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette insatisfaction sur le plan humain, il l\u2019attribue \u00e0 la \u00ab maladie \u00bb de l\u2019argent :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Comme si l\u2019argent avait une valeur en soi (\u2026) l\u2019argent n\u2019est pas une culture.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-50\" id=\"appel-50\">50<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019argent, selon lui, ne laisse gu\u00e8re de place \u00e0 la r\u00e9solution des probl\u00e8mes sociaux et humains \u2014 \u00e0 l\u2019inverse de son propre mode de fonctionnement familial, fond\u00e9 avant tout sur le b\u00e9n\u00e9volat, qui laisse toute sa place \u00e0 la dimension humaine et perp\u00e9tue au moins une micro-culture : la plus ancienne, celle de la famille.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La r\u00e9v\u00e9lation que poursuit Cassavetes est sans doute, selon nous, d\u2019ordre ontologique ; et si elle s\u2019exprime \u00e0 travers cette forme de cin\u00e9ma plut\u00f4t qu\u2019une autre, il nous faut en comprendre la raison.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Encore devons-nous \u00eatre s\u00fbrs que ce document montre bien Cassavetes dans son quotidien de cin\u00e9aste ind\u00e9pendant, et qu\u2019il confirme la r\u00e9alit\u00e9 de son engagement. M\u00eame en tenant compte de son c\u00f4t\u00e9 enj\u00f4leur, doubl\u00e9 d\u2019un talent d\u2019acteur sans pareil, nous pouvons affirmer, apr\u00e8s \u00e9tude des entretiens publi\u00e9s, qu\u2019aucun ne s\u2019\u00e9carte de la ligne de conduite d\u00e9finie ici. Tous t\u00e9moignent au contraire d\u2019une grande fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 son principe premier, l\u2019humanisme :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Faces n\u2019aurait jamais \u00e9t\u00e9 termin\u00e9, et la finition a pris trois ans, sans l\u2019int\u00e9r\u00eat que tous portaient non au film mais \u00e0 l\u2019homme.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-51\" id=\"appel-51\">51<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et en 1977 :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Quand je suis all\u00e9 tourner en Italie avec Giuliano Montaldo (\u2026), celui-ci m\u2019a demand\u00e9 si j\u2019\u00e9tais communiste et je lui ai r\u00e9pondu : humaniste.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-52\" id=\"appel-52\">52<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Qualifier Cassavetes de \u00ab cin\u00e9aste humaniste \u00bb ne revient pas pour autant \u00e0 le ranger du c\u00f4t\u00e9 du r\u00e9alisme, m\u00eame si le fait de concentrer ses films sur l\u2019individu et son mode de vie les rapproche \u00e0 l\u2019\u00e9vidence d\u2019un r\u00e9el absolu. Nous partageons plut\u00f4t l\u2019id\u00e9e de Jean-Louis Comolli : ce r\u00e9el est celui du tournage. Le cin\u00e9ma de Cassavetes ne reproduit pas \u00ab<em> faits, gestes, visages ou id\u00e9es<\/em> \u00bb ; il les produit, pour leur conserver toute leur authenticit\u00e9 :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> On part de rien, disent-ils, le cin\u00e9ma est le moteur, et le film la cause et la m\u00e9moire de chaque \u00e9v\u00e9nement.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-53\" id=\"appel-53\">53<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u2019o\u00f9 la valeur de document sociologique, non n\u00e9gligeable, de ses films :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Dans mes films, on trouve une description de la fa\u00e7on dont vivent les gens, plus encore une appr\u00e9ciation affective de cette fa\u00e7on de vivre.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-54\" id=\"appel-54\">54<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cassavetes ne fait pas des films r\u00e9alistes : il fait bien davantage, des films-t\u00e9moins. Ils refl\u00e8tent l\u2019esprit d\u2019une communaut\u00e9 et son regard sur une humanit\u00e9 v\u00e9cue de l\u2019int\u00e9rieur, dans un temps pr\u00e9serv\u00e9 par l\u2019existence d\u2019un micro-monde, la famille \u00e9largie \u2014 peut-\u00eatre plus apte, par son interaction m\u00eame, \u00e0 saisir les traits de l\u2019humain. Ce que la neutralit\u00e9 hollywoodienne ne sait pas faire.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">LA PRODUCTION<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nos informations provenant des g\u00e9n\u00e9riques et des entretiens, nous savons peu de choses sur l\u2019origine du financement des films ; nous l\u2019\u00e9voquerons donc avec prudence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La r\u00e8gle d\u2019or de ce cin\u00e9ma est la participation : chaque membre re\u00e7oit un pourcentage \u00e9gal des b\u00e9n\u00e9fices. Ce type de partenariat est rare au cin\u00e9ma. On en conna\u00eet un autre exemple, celui du cin\u00e9aste malien Souleymane Ciss\u00e9, qui propose ses projets aux membres de sa famille ; ceux-ci les financent et touchent, le cas \u00e9ch\u00e9ant, leur part des b\u00e9n\u00e9fices.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les membres de la \u00ab famille Cassavetes \u00bb investissent aussi leur propre argent : Peter Falk contribue largement \u00e0 la production d\u2019<em>A Woman Under the Influence<\/em>. Al Ruban, interrog\u00e9 par Thierry Jousse, raconte \u00e0 propos de<em> Faces<\/em> :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> J\u2019\u00e9tais producteur associ\u00e9, chef op\u00e9rateur et monteur. John avait investi son propre argent, il avait pas mal de succ\u00e8s en tant qu\u2019acteur. Et nous avions un arrangement avec l\u2019\u00e9quipe, qui \u00e9tait partenaire \u00e0 part enti\u00e8re.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-55\" id=\"appel-55\">55<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le film d\u2019Andr\u00e9 S. Labarthe, Cassavetes explique lui-m\u00eame avoir repris son m\u00e9tier d\u2019acteur pour achever<em> Faces<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019int\u00e9r\u00eat premier des participants \u2014 techniciens, acteurs ou producteurs \u2014 ne r\u00e9side donc ni dans la r\u00e9ussite financi\u00e8re du projet, ni dans aucun avantage de ce genre. Chacun conna\u00eet la r\u00e8gle d\u2019avance : la question du salaire ne se pose pas. Ce sont d\u2019abord le b\u00e9n\u00e9volat et la disponibilit\u00e9 qui permettent de constituer les \u00e9quipes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour le financement mat\u00e9riel, le syst\u00e8me n\u00e9 avec <em>Shadows<\/em> se perp\u00e9tue : la d\u00e9brouillardise collective permet \u00e0 la famille d\u2019acqu\u00e9rir peu \u00e0 peu son mat\u00e9riel sur les recettes, et gr\u00e2ce \u00e0 une institution que Cassavetes v\u00e9n\u00e8re \u2014 le cr\u00e9dit, symbole de la soci\u00e9t\u00e9 de consommation, dont il dit profiter au maximum.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Financ\u00e9s de cette mani\u00e8re, les films \u00e9chappent bien s\u00fbr au contr\u00f4le d\u2019institutions comme le syndicat des acteurs, la Guilde, qui pr\u00e9l\u00e8ve une taxe sur le cachet de chaque com\u00e9dien. Pour<em> Faces<\/em>, les acteurs de la famille s\u2019oppos\u00e8rent \u00e0 son pr\u00e9sident, Charlton Heston. Seymour Cassel raconte :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab <em style=\"font-style:italic\">Pour Faces, nous n\u2019avions pas assez d\u2019argent, et donc nous ne leur avons rien donn\u00e9 (\u2026). Nous avons r\u00e9pondu que nous \u00e9tions au pourcentage et que la Guilde n\u2019avait rien \u00e0 y voir. Il voulait que la Guilde touche de l\u2019argent sur les recettes du film. Nous nous sommes regard\u00e9s et nous avons r\u00e9sist\u00e9.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-56\" id=\"appel-56\">56<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pr\u00e9caire en apparence, ce mode de production permet \u00e0 Cassavetes de r\u00e9aliser la plus grande partie de ses films. Hormis les deux films de studio qui suivent<em> Shadows<\/em> \u2014 <em>Too Late Blues<\/em> (1961) et <em>A Child Is Waiting<\/em> (1963) \u2014, la production est mont\u00e9e, \u00e0 partir de <em>Faces<\/em>, directement par l\u2019\u00e9quipe et ses producteurs d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s. Apr\u00e8s son renvoi de United Artists par Stanley Kramer, Cassavetes ne soumettra plus jamais directement son travail aux studios.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le travail communautaire fonctionne de deux fa\u00e7ons : soit l\u2019\u00e9quipe s\u2019autofinance enti\u00e8rement, au risque de ne jamais pouvoir achever le film \u2014 ce qui n\u2019est jamais arriv\u00e9 \u2014, soit elle trouve un partenaire capable d\u2019assurer une part du budget ou la distribution, sans poser de conditions.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Faces<\/em>,<em> A Woman Under the Influence<\/em> et<em> Opening Night<\/em> sont produits sans interm\u00e9diaire par l\u2019\u00e9quipe, au nom de Faces International Films, Inc., soci\u00e9t\u00e9 qui rach\u00e8te par la suite les droits de<em> Shadows<\/em> \u00e0 Lion International.<em> The Killing of a Chinese Bookie<\/em> est lui aussi produit sans interm\u00e9diaire, mais sous un autre nom, Faces Distribution Corporation, pour une raison que nous ignorons. Cassavetes et son \u00e9quipe produisent ainsi quatre films en totale ind\u00e9pendance \u2014 cinq si l\u2019on compte<em> Shadows<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Certains films naissent cependant d\u2019un partenariat avec les studios. Mais ces arrangements n\u2019ont jamais d\u00e9termin\u00e9 leur forme ni leur sens, et n\u2019entament en rien l\u2019ind\u00e9pendance du cin\u00e9aste.<em> Husbands<\/em> semble produit par Columbia Pictures, dont il porte le label ; Al Ruban nous apprend pourtant qu\u2019il fut financ\u00e9 par l\u2019Italien Bino Cicogna, qui revendit ensuite les droits de distribution \u00e0 la Columbia :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Les Italiens s\u2019en sont bien sortis au point de vue financier ; nous aussi.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-57\" id=\"appel-57\">57<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Deux autres films produits par de grandes compagnies, <em>Minnie and Moskowitz<\/em> et <em>Gloria<\/em> (1980), distribu\u00e9s respectivement par Universal et Columbia, sont au m\u00eame titre des films ind\u00e9pendants r\u00e9alis\u00e9s en partenariat avec les studios : la prise de risque principale y reste celle de Cassavetes et de sa famille \u2014 ses acteurs, ses techniciens, son mode de fonctionnement. Ces films sont au nombre de trois.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Love Streams<\/em> (1984), en revanche, est le seul de ses films, depuis 1963, \u00e0 avoir \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement produit par un studio : le groupe Cannon le finance int\u00e9gralement, sans contraintes, pour le prestige de la compagnie. C\u2019est donc le seul film, depuis<em> Faces<\/em>, o\u00f9 n\u2019interviennent pas les capitaux de l\u2019\u00e9quipe.<em> Big Trouble<\/em>, tourn\u00e9 en 1986, est une exception : enti\u00e8rement produit par Columbia, il est r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 la demande de Peter Falk par un Cassavetes d\u00e9j\u00e0 malade, qui reprend le film en cours pour remplacer le r\u00e9alisateur initial, Andrew Bergman. Ces films de studio sont au nombre de deux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En r\u00e9alit\u00e9, les films sont souvent achet\u00e9s apr\u00e8s coup, et portent alors, par principe, la marque de la compagnie qui en d\u00e9tient les droits de distribution. Car la difficult\u00e9, pour les studios, est d\u2019\u00e9valuer les chances de films sur lesquels ils n\u2019ont aucun droit de regard :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab <em style=\"font-style:italic\">L\u2019industrie avait cette relation d\u2019ambivalence totale par rapport \u00e0 lui. Ils ne voulaient pas le financer, mais ils n\u2019osaient pas ne pas le financer, parce qu\u2019ils pensaient toujours que son prochain film serait peut-\u00eatre un grand succ\u00e8s commercial, et qu\u2019ils voulaient y mettre la patte.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-58\" id=\"appel-58\">58<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Notons que les films produits ou distribu\u00e9s par de grandes compagnies ont connu une meilleure carri\u00e8re commerciale, gr\u00e2ce au minimum de promotion qui leur \u00e9tait assur\u00e9.<em> Opening Night<\/em> ou<em> The Killing of a Chinese Bookie<\/em>, \u00e0 l\u2019inverse, sont longtemps rest\u00e9s sans distributeur officiel \u2014 condition sans laquelle toute diffusion demeure al\u00e9atoire. Larry Kardish rapporte, \u00e0 propos d\u2019<em>Opening Night<\/em> :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Il trouvait que les distributeurs avaient fait preuve de myopie et de m\u00e9chancet\u00e9, et que les critiques n\u2019avaient pas encourag\u00e9 les distributeurs (\u2026) la plupart des critiques am\u00e9ricains se contentent de relayer l\u2019information sur les films sortis commercialement.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-59\" id=\"appel-59\">59<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019ind\u00e9pendance que Cassavetes revendique dans la forme et le contenu de son cin\u00e9ma entend s\u2019approprier les moyens de production et se doter, pour cette \u00e9tape du travail, de son propre mode de fonctionnement. Mais s\u2019il est parvenu, gr\u00e2ce \u00e0 la famille, \u00e0 r\u00e9unir fonds, techniciens et acteurs, une difficult\u00e9 majeure le poursuivra tout au long de sa \u00ab carri\u00e8re \u00bb : la distribution commerciale, qu\u2019il ne r\u00e9soudra jamais qu\u2019au coup par coup.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il revendique pourtant toujours la volont\u00e9 de montrer ses films et de les rentabiliser, m\u00eame si cette volont\u00e9 n\u2019en d\u00e9termine pas la conception. Il court les festivals, les universit\u00e9s, pour les faire voir :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> D\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre, mon film doit marcher, sinon je ne pourrais jamais en faire un autre.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-60\" id=\"appel-60\">60<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quitte \u00e0 passer par un syst\u00e8me de promotion pr\u00e9caire :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> \u2026 tout de m\u00eame, il faut se dire qu\u2019on est pas en comp\u00e9tition avec les Studios.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-61\" id=\"appel-61\">61<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il d\u00e9ploie dans ce but tout le talent n\u00e9cessaire, m\u00eame si cette ambition commerciale est contredite par le produit lui-m\u00eame :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Ils font une chose, on en fait une autre.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-62\" id=\"appel-62\">62<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plusieurs t\u00e9moignages montrent les efforts personnels de l\u2019\u00e9quipe pour la promotion des films, et combien elle tenait \u00e0 r\u00e9soudre ce probl\u00e8me malgr\u00e9 les difficult\u00e9s. Al Ruban \u00e9voque sa hantise de la distribution :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> \u2026 c\u2019est une profession o\u00f9 l\u2019on ne fait rien d\u2019autre que parler argent \u00e0 toute heure du jour ou de la nuit.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-63\" id=\"appel-63\">63<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Seymour Cassel raconte en substance son exp\u00e9rience pour <em>A Woman Under the Influence<\/em> :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab <em style=\"font-style:italic\">Nous avons d\u00e9cid\u00e9 de le distribuer par nos propres moyens. Nous avons pris des bureaux \u00e0 Los Angeles et \u00e0 New York avec Al Ruban. Nous avons organis\u00e9 la promotion, l\u2019exploitation. John est all\u00e9 voir les directeurs des salles. Il a trait\u00e9 avec eux. Le film a rapport\u00e9 de l\u2019argent, mais le travail de distribution est tr\u00e8s fatigant et tr\u00e8s douloureux.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-64\" id=\"appel-64\">64<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Rares sont pourtant les films \u00ab hors circuit \u00bb de Cassavetes qui conna\u00eetront un franc succ\u00e8s commercial, m\u00eame si certains, gr\u00e2ce aux efforts de l\u2019\u00e9quipe et \u00e0 la distribution europ\u00e9enne, finissent par combler leur d\u00e9ficit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous consid\u00e9rerons donc la distribution comme l\u2019un des points faibles de sa m\u00e9thode, et comme l\u2019un des aspects les plus d\u00e9licats de l\u2019ind\u00e9pendance au cin\u00e9ma. La volont\u00e9 d\u2019ind\u00e9pendance de Cassavetes mobilise tous les moyens possibles ; et pourtant, malgr\u00e9 la ma\u00eetrise de toutes les \u00e9tapes de la cr\u00e9ation, l\u2019aboutissement de la m\u00e9thode reste compromis, faute de r\u00e9soudre l\u2019ultime probl\u00e8me des cin\u00e9astes ind\u00e9pendants : la distribution \u2014 et, au-del\u00e0, la possibilit\u00e9 pour le cin\u00e9aste de vivre de son m\u00e9tier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le travail ind\u00e9pendant de production et de distribution n\u2019en demeure pas moins, pour Cassavetes et son \u00e9quipe, l\u2019une des conditions essentielles de leur libert\u00e9 de cr\u00e9ation. Il permet \u00e0 un savoir-faire diff\u00e9rent de se perp\u00e9tuer et de tracer sa propre voie.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">\u00c0 PROPOS DE L\u2019ESTH\u00c9TIQUE<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cassavetes est un autodidacte. Il apprend les r\u00e8gles \u00e9l\u00e9mentaires du m\u00e9tier au gr\u00e9 de son exp\u00e9rience, et n\u2019en accepte la charge qu\u2019apr\u00e8s en avoir transform\u00e9 les donn\u00e9es<sup><a href=\"#note-65\" id=\"appel-65\">65<\/a><\/sup>. Le savoir-faire qu\u2019il d\u00e9veloppe au sein de sa famille, au fil de cet apprentissage, est en \u00e9troite connivence avec tous les aspects de sa m\u00e9thode, et r\u00e9v\u00e8le une esth\u00e9tique dont nous rappellerons quelques traits.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Remarquons d\u2019abord que c\u2019est par le choix de contraintes techniques, dramatiques et financi\u00e8res pleinement assum\u00e9es, \u00e0 partir de<em> Faces<\/em>, qu\u2019il d\u00e9finit son esth\u00e9tique \u2014 avant toute r\u00e9flexion proprement artistique sur tel ou tel aspect de la lumi\u00e8re ou du cadre :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> L\u2019art du cin\u00e9ma n\u2019est pas dans la photo.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-66\" id=\"appel-66\">66<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On ne trouve chez lui aucune recherche du beau plan, aucun esth\u00e9tisme pur : les plans sont travaill\u00e9s en fonction de l\u2019expression qu\u2019ils doivent permettre. Ces contraintes, assum\u00e9es en toute lucidit\u00e9, prennent ainsi la valeur d\u2019un geste esth\u00e9tique. Le mouvement, constante formelle de cette \u0153uvre, na\u00eet d\u2019une n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00e9criture. Thierry Jousse le remarque :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Ce qui fonde l\u2019attrait de J. Cassavetes pour le mouvement, ce n\u2019est pas tant ses manifestations ext\u00e9rieures que la pulsion interne des choses et des \u00eatres.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-67\" id=\"appel-67\">67<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019esth\u00e9tique visuelle des films et leur technique de repr\u00e9sentation d\u00e9coulent de cet apprentissage progressif, qui encha\u00eene les partis pris. Elle garde pourtant une grande unit\u00e9, malgr\u00e9 l\u2019\u00e9cart de rendu entre les films tourn\u00e9s en 16 mm et gonfl\u00e9s, et ceux tourn\u00e9s en 35 mm. La pellicule, noir et blanc ou couleur, est souvent malmen\u00e9e, pouss\u00e9e dans ses retranchements, en lutte avec la lumi\u00e8re. La cam\u00e9ra n\u2019a pas de rep\u00e8res : sans minutage pr\u00e9alable, elle doit composer son champ dans la dur\u00e9e r\u00e9elle. Les plans sont parfois trembl\u00e9s, cam\u00e9ra \u00e0 l\u2019\u00e9paule, parfois flous. Comme le dit Laurence Gavron, la cam\u00e9ra \u00ab<em> prend son temps<\/em> \u00bb, semble toujours \u00ab<em> \u00e0 l\u2019aff\u00fbt<\/em> \u00bb, et ne se \u00ab g\u00eane \u00bb pas pour modifier la mise au point en cours de prise.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le plan-s\u00e9quence est l\u2019un des atouts de Cassavetes pour saisir une action dans la dur\u00e9e et fixer la fugacit\u00e9 d\u2019un moment. Il lui permet de filmer \u00e0 plusieurs cam\u00e9ras, sous diff\u00e9rents angles, pour pr\u00e9server toute la spontan\u00e9it\u00e9 de la sc\u00e8ne. Al Ruban raconte :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Dans Faces, on a fait des prises \u00e0 deux cam\u00e9ras qu\u2019une ou deux fois. C\u2019est avec The Killing of a Chinese Bookie qu\u2019on s\u2019est mis \u00e0 en faire beaucoup.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-68\" id=\"appel-68\">68<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chaque action, chaque moment film\u00e9 conserve ainsi la marque d\u2019un temps pr\u00e9cis, et prend forme dans un encha\u00eenement de plans troublant par la sensation qu\u2019il provoque. La succession de ces \u00ab<em> couches g\u00e9ologiques<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-69\" id=\"appel-69\">69<\/a><\/sup> \u2014 plans et angles diff\u00e9rents pris dans la continuit\u00e9 temporelle d\u2019une sc\u00e8ne \u2014 d\u00e9multiplie l\u2019efficacit\u00e9 et la complexit\u00e9 de la perception.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Prenons pour exemple la sc\u00e8ne de<em> Faces<\/em> o\u00f9 Richard Forst rejoint Jeannie Rapp chez elle, alors qu\u2019elle est aux prises avec deux clients ennuyeux. Rien n\u2019y est donn\u00e9 \u00e0 une compr\u00e9hension simple, mais tout y est vu au plus juste : les sentiments et les attitudes des personnages ne sont pas d\u00e9crits, mais touch\u00e9s dans leur spontan\u00e9it\u00e9, comme saisis dans leur temps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Thierry Jousse explique en substance que le cin\u00e9ma de Cassavetes organise un mode de repr\u00e9sentation et de perception du sensible :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab <em style=\"font-style:italic\">Cin\u00e9ma des corps, mais en tant que boules de sensations brutes qui touchent directement, sans interm\u00e9diaire, le corps du spectateur.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-70\" id=\"appel-70\">70<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cassavetes est le cin\u00e9aste des sens \u2014 de tous les sens. Son esth\u00e9tique se tient \u00e0 l\u2019\u00e9cart de toute volont\u00e9 de puissance ; loin de tenir sa post\u00e9rit\u00e9 pour acquise, elle r\u00e9concilie simplement, au cin\u00e9ma, le \u00ab beau \u00bb et le \u00ab spontan\u00e9 \u00bb. Elle ne souffre d\u2019aucune spiritualit\u00e9 exacerb\u00e9e : elle est faite de sensible et de temps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette esth\u00e9tique est un rep\u00e8re s\u00fbr, une v\u00e9ritable marque de fabrique du mode de production et de cr\u00e9ation dont elle d\u00e9coule ; elle porte l\u2019empreinte de l\u2019un des aspects d\u00e9terminants de l\u2019\u0153uvre : sa \u00ab temporalit\u00e9 \u00bb. Car un tel parti pris de m\u00e9thode engage, \u00e0 l\u2019\u00e9vidence, le choix d\u2019un temps de vie.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">CONCLUSION<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En \u00e9voquant la m\u00e9thode de Cassavetes, nous avons voulu mettre en lumi\u00e8re l\u2019int\u00e9grit\u00e9 et la d\u00e9termination qui portent l\u2019\u0153uvre de bout en bout ; souligner le bras de fer incessant qu\u2019il oppose \u00e0 l\u2019anarchie et au d\u00e9sordre que d\u00e9clenche n\u00e9cessairement une telle libert\u00e9 d\u2019action ; approcher, aussi, l\u2019alternative qu\u2019il propose au cin\u00e9ma classique industriel ; mais surtout atteindre une autre conception de la vie artistique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette m\u00e9thode instaure un temps de vie et de travail propre au devenir de l\u2019artiste, qui semble lui donner, pour une large part, son sens. Il nous faut donc comprendre les ressorts de cette autre \u00ab temporalit\u00e9 \u00bb que met en place Cassavetes, pour mieux saisir son attitude cr\u00e9atrice et son mode de vie.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"b-temps-et-creation\">B) Temps et cr\u00e9ation<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cassavetes s\u2019approprie un temps de cr\u00e9ation issu des m\u00e9canismes m\u00eames de sa m\u00e9thode ; ce temps est donc aussi celui de son mode de vie.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">L\u2019EXP\u00c9RIENCE HOLLYWOODIENNE<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Fin 1960, reconnu pour son travail ind\u00e9pendant, Cassavetes est engag\u00e9 par la Paramount. Un sc\u00e9nario vite \u00e9crit, et voici<em> Too Late Blues<\/em>, son premier film de studio, le deuxi\u00e8me de sa \u00ab carri\u00e8re \u00bb de r\u00e9alisateur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le budget est confortable ; les probl\u00e8mes techniques se r\u00e8glent sans perte de temps ni al\u00e9as ; la ma\u00eetrise des techniciens hollywoodiens n\u2019a rien de commun avec l\u2019inexp\u00e9rience des \u00ab \u00e9chevel\u00e9s \u00bb de <em>Shadows<\/em>. Mais au-del\u00e0 de l\u2019image \u2014 qui passe de l\u2019instabilit\u00e9 d\u2019une cam\u00e9ra-\u00ab pinceau \u00bb \u00e0 la froideur m\u00e9canique de la norme, et abandonne le 16 mm gonfl\u00e9 aux amateurs \u2014, le travail est loin de jouir de la libert\u00e9 conquise \u00e0 tous les niveaux avec<em> Shadows<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le film ne manque pas d\u2019int\u00e9r\u00eat, mais il ne retrouve pas l\u2019ardeur du pr\u00e9c\u00e9dent. Il s\u2019inscrit dans la continuit\u00e9 th\u00e9matique de l\u2019\u0153uvre, comme le remarque Raymond Lef\u00e8vre :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab <em style=\"font-style:italic\">L\u00e0 encore, c\u2019est un drame de l\u2019errance, des \u00eatres fragiles et vuln\u00e9rables se rencontrent, se s\u00e9parent et se retrouvent. La cam\u00e9ra enregistre les diff\u00e9rentes \u00e9tapes du parcours.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-71\" id=\"appel-71\">71<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Certaines sc\u00e8nes se d\u00e9tachent et trouvent d\u00e9j\u00e0 le ton de l\u2019\u0153uvre \u00e0 venir \u2014 ainsi la bagarre finale, o\u00f9 Ghost s\u2019interpose entre Jess et des ivrognes, film\u00e9e cam\u00e9ra \u00e0 l\u2019\u00e9paule, tout en mouvement. Mais elles sont trop vite exp\u00e9di\u00e9es, \u00e0 contretemps du corps du film, et le montage peine \u00e0 trouver son unit\u00e9. Seymour Cassel se souvient :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab <em style=\"font-style:italic\">Les r\u00f4les \u00e9taient bien r\u00e9partis et il n\u2019y avait pas beaucoup de possibilit\u00e9s d\u2019\u00e9chapper aux mouvements r\u00e9gl\u00e9s \u00e0 l\u2019avance.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-72\" id=\"appel-72\">72<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sous contrat, Cassavetes a les mains li\u00e9es. Comme Ghost, le h\u00e9ros de son film, il se retrouve pris dans la hi\u00e9rarchie des studios, prisonnier d\u2019un autre espace-temps. Il dira plus tard, \u00e0 propos de sa mani\u00e8re d\u2019aborder un film :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> \u2026 Tout cela prend du temps (\u2026) j\u2019ai mis deux ans \u00e0 \u00e9crire Faces. C\u2019est pourquoi Too Late Blues est un film incomplet : il fut tourn\u00e9 en six semaines, et le script \u00e9crit en un week-end. Les gens du studio ont aim\u00e9 et accept\u00e9 le premier jet. Pourtant j\u2019avais l\u2019intention de changer pas mal de choses\u2026<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-73\" id=\"appel-73\">73<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cassavetes n\u2019a pas l\u2019habilet\u00e9 d\u2019un Nicholas Ray ou d\u2019un Elia Kazan pour tenir t\u00eate aux hommes des studios sur leur propre terrain. Il ne parvient pas \u00e0 imposer ses choix esth\u00e9tiques, sa mani\u00e8re d\u2019organiser, de penser et de vivre le travail.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Apr\u00e8s une seconde tentative, pour United Artists en 1963, avec<em> A Child Is Waiting<\/em>, il retrouve son ind\u00e9pendance. Ce film non plus ne manque pas d\u2019int\u00e9r\u00eat, mais il n\u2019a pas davantage la force expressive de<em> Shadows<\/em>. Un violent d\u00e9saccord avec le producteur Stanley Kramer sur le montage conduit finalement Cassavetes \u00e0 renier le film ; apr\u00e8s une s\u00e9v\u00e8re dispute, Kramer inscrit son nom sur la liste noire des studios.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Durant son passage \u00e0 Hollywood, Cassavetes profite du confort mat\u00e9riel, mais en paie le prix en libert\u00e9 de cr\u00e9ation. Le temps \u00ab mat\u00e9riel \u00bb se r\u00e9duit, mais le temps imparti \u00e0 la cr\u00e9ation aussi. Il s\u2019en plaint ouvertement :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Depuis, j\u2019ai compris qu\u2019il me fallait lutter contre le syst\u00e8me des studios ; ce que j\u2019ai fait, et je n\u2019ai pas perdu pour les films suivants.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-74\" id=\"appel-74\">74<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour de multiples raisons, techniques et surtout financi\u00e8res, le temps est au cin\u00e9ma l\u2019une des donn\u00e9es les plus difficiles \u00e0 ma\u00eetriser. Le cin\u00e9ma hollywoodien ne manque pas d\u2019exemples de conflits li\u00e9s au temps imparti \u00e0 la cr\u00e9ation. Orson Welles en subit lourdement les cons\u00e9quences sur plusieurs de ses films ; il fait dire au narrateur de <em>The Magnificent Ambersons<\/em> (1942), comme une pr\u00e9monition :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> \u2026 plus nous allons vite, moins nous avons de temps\u2026<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sur un tournage classique, ce que nous appelons le temps \u00ab mat\u00e9riel \u00bb \u2014 celui de l\u2019intendance \u2014 et le temps de cr\u00e9ation \u2014 celui du travail artistique \u2014 sont dissoci\u00e9s. Cette s\u00e9paration tient \u00e0 la division du travail, qui d\u00e9finit selon nous une \u00ab temporalit\u00e9 \u00bb industrielle de la fabrication des films, \u00e0 Hollywood et plus g\u00e9n\u00e9ralement dans le cin\u00e9ma dit classique. Cette temporalit\u00e9 d\u00e9termine la chronologie des t\u00e2ches, mais surtout leur valeur temporelle et la logique de leur succession dans le temps v\u00e9cu : c\u2019est l\u2019organisation des \u00e9v\u00e9nements dans \u00ab l\u2019unit\u00e9 de temps \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pr\u00e9cisons que, sur un tournage industriel, le temps \u00ab mat\u00e9riel \u00bb d\u00e9pend, outre l\u2019intendance, de l\u2019\u00e9conomie \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire de la n\u00e9cessit\u00e9 pour le producteur de rentabiliser son investissement au plus vite \u2014, des r\u00e8glements et imp\u00e9ratifs syndicaux sur le temps de travail des acteurs et des techniciens, ou encore du co\u00fbt croissant de tout mat\u00e9riel ou espace lou\u00e9 pour le film. Dans la temporalit\u00e9 industrielle, un grand nombre de contraintes tr\u00e8s pr\u00e9cises, li\u00e9es au march\u00e9 et au fonctionnement technique et administratif du film, \u00e9chappent ainsi au temps de la r\u00e9flexion artistique et rel\u00e8vent directement du temps \u00ab mat\u00e9riel \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il nous semble m\u00eame que le temps mat\u00e9riellement n\u00e9cessaire \u00e0 la fabrication d\u2019un film industriel d\u00e9termine celui qui reste \u00e0 la cr\u00e9ation proprement dite. C\u2019est l\u2019inverse de la m\u00e9thode et du temps \u00ab primitif \u00bb de<em> Shadows<\/em>. La libert\u00e9 laiss\u00e9e aux acteurs et aux techniciens d\u2019am\u00e9nager le travail selon leur propre approche, et le simple fait que deux versions aient \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9es successivement, donnent l\u2019impression d\u2019une r\u00e9elle libert\u00e9 temporelle accord\u00e9e \u00e0 la cr\u00e9ation : l\u2019\u00e9quipe ne para\u00eet soumise qu\u2019\u00e0 un minimum de contraintes de temps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le temps \u00ab mat\u00e9riel \u00bb y est directement li\u00e9 aux difficult\u00e9s du tournage : r\u00e9unir les fonds, trouver les techniciens, ou encore fuir pr\u00e9cipitamment un lieu de tournage en ext\u00e9rieur \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e de la police\u2026 Les exemples abondent, car de telles conditions multiplient les difficult\u00e9s mat\u00e9rielles ; tout est donc plus long. Sur <em>Shadows<\/em>, nous l\u2019avons vu, le but n\u2019est pas de g\u00e9rer efficacement le tournage, mais de faire le film.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 l\u2019inverse du cin\u00e9ma classique industriel, le temps \u00ab mat\u00e9riel \u00bb y est en osmose avec le temps de la cr\u00e9ation : tout doit \u00eatre mis en place, dans le m\u00eame temps, avec le plus d\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 possible. Les contraintes mat\u00e9rielles changent la nature et l\u2019organisation du tournage ; elles bouleversent aussi le temps. D\u00e9pouill\u00e9 de ses artifices, le film impose un cin\u00e9ma construit dans un temps plus proche du r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La temporalit\u00e9 industrielle, au contraire, dessaisit le r\u00e9alisateur \u2014 l\u2019artiste \u2014 du temps global du film : sa libert\u00e9 de cr\u00e9ation doit s\u2019inscrire dans un temps calcul\u00e9 d\u2019avance et r\u00e9duit en fonction du temps \u00ab mat\u00e9riel \u00bb allou\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019exp\u00e9rience de<em> Shadows<\/em> d\u00e9cide, pour tous les films ind\u00e9pendants de Cassavetes, de l\u2019usage et de la valeur du temps. Son opposition aux studios tient moins \u00e0 la dur\u00e9e du travail qu\u2019\u00e0 cette division taylorienne des t\u00e2ches sur un tournage industriel, et \u00e0 l\u2019esprit qui en d\u00e9coule, lequel soumet toute cr\u00e9ativit\u00e9 \u00e0 une foule de facteurs sans rapport direct avec les films. La question du temps rejoint ainsi les autres points de divergence relev\u00e9s dans l\u2019\u00e9tude de la m\u00e9thode, et d\u00e9finit l\u2019essence du d\u00e9saccord entre la \u00ab m\u00e9thode Cassavetes \u00bb et le cin\u00e9ma classique hollywoodien \u2014 dont il faut admettre qu\u2019il fonctionne comme une industrie, et donc pour d\u2019autres fins.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La m\u00e9thode de Cassavetes propose un autre rythme de travail. Les \u00e9tapes de la conception s\u2019encha\u00eenent selon la n\u00e9cessit\u00e9 propre du film ; il en bouleverse la chronologie, et en change le sens en les liant au v\u00e9cu. Il insuffle aux films une vitalit\u00e9 non quantifiable mais sensible, qui les plonge dans un temps r\u00e9el, au-del\u00e0 des garde-fous de l\u2019industrie :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> \u2026 La pr\u00e9paration et le tournage du film ne d\u00e9limitent plus, comme cela se passe d\u2019habitude, une zone r\u00e9serv\u00e9e dans l\u2019espace-temps, une enclave privil\u00e9gi\u00e9e, prot\u00e9g\u00e9e, plus ou moins aseptis\u00e9e, en tout cas maintenue \u00e0 l\u2019\u00e9cart, avec une efficacit\u00e9 variable, des contaminations du monde, des lois et des poids de la soci\u00e9t\u00e9.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-75\" id=\"appel-75\">75<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par cette interp\u00e9n\u00e9tration de la vie des participants et de la vie du film, au c\u0153ur m\u00eame de sa conception, cette autre temporalit\u00e9 gouverne toutes les \u00e9tapes, de la gestation \u00e0 l\u2019exploitation, dans un temps unique, plus proche du r\u00e9el que le temps industriel. Les contingences de <em>Shadows<\/em> imposent ainsi \u00e0 la m\u00e9thode un temps de d\u00e9veloppement plus humain, r\u00e9gi par une sorte de \u00ab d\u00e9ontologie \u00bb qui valorise un temps essentiel de vie et de travail.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cassavetes ne dompte pas le temps : il l\u2019assume. Il en conserve la r\u00e9alit\u00e9, la force avec laquelle il compose. Dans l\u2019industrie, le temps est refabriqu\u00e9, calcul\u00e9, devanc\u00e9 de force ; il perd toute r\u00e9alit\u00e9, son importance est r\u00e9duite \u00e0 l\u2019extr\u00eame pour en annuler les alt\u00e9rations naturelles \u2014 car, selon le vieil adage, il ne faut pas oublier que \u00ab le temps, c\u2019est de l\u2019argent \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a au contraire, dans l\u2019\u0153uvre de Cassavetes, un rapport plus originel aux \u00e9tapes de la cr\u00e9ation, et un temps qui laisse appara\u00eetre l\u2019humilit\u00e9 de l\u2019homme face \u00e0 ses ambitions. Rien n\u2019y est fait pour \u00ab gagner du temps \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019argent ; tout y est fait pour vivre ce temps selon un rythme accord\u00e9 au travail de cr\u00e9ation men\u00e9 tout au long d\u2019une vie. Cassavetes prend le temps de faire son m\u00e9tier.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">DES FILMS AUTOUR DU TEMPS<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Selon Laurence Gavron, le temps est pour Cassavetes un \u00e9l\u00e9ment constitutif des films, aussi important que l\u2019action :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> C\u2019est un peu la victoire du temps, donc, sur l\u2019action. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une sc\u00e8ne, d\u2019un laps de temps, des personnages parlent, agissent, ou, sans rien faire de particulier, existent.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-76\" id=\"appel-76\">76<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sans \u00eatre un th\u00e8me \u00e0 part enti\u00e8re \u2014 sauf peut-\u00eatre dans<em> The Killing of a Chinese Bookie<\/em> \u2014, le temps structure puissamment cette \u0153uvre. L\u2019une des raisons tient sans doute au jeu des acteurs, \u00e0 cette \u00ab<em> exp\u00e9rience subjective<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-77\" id=\"appel-77\">77<\/a><\/sup> tr\u00e8s proche de la r\u00e9alit\u00e9. Mais la raison fondamentale est la volont\u00e9 de placer l\u2019homme au centre de ce cin\u00e9ma \u2014 et donc de faire du temps la structure \u00e9vidente de son \u00e9volution dans le plan.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce souci impose au cin\u00e9aste une dur\u00e9e hors normes, parfois d\u00e9routante pour le spectateur :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> \u2026 Il y a des gens qui sortent pendant Husbands\u2026 C\u2019est un film tr\u00e8s divertissant par endroits. De m\u00eame que la vie, le film est aussi tr\u00e8s lent, et parfois d\u00e9primant\u2026 Je ne veux pas faire des films en st\u00e9no, parce que je refuse de manipuler un public pour qu\u2019il assume des v\u00e9rit\u00e9s rapides manufactur\u00e9es.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-78\" id=\"appel-78\">78<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour Cassavetes, les films puisent leur vitalit\u00e9 dans la dur\u00e9e ; elle constitue leur unit\u00e9 principale, plus encore, selon Gavron, que l\u2019unit\u00e9 de lieu. Le temps devient sensible par la narration, qui se construit sur une forte trame \u00e9motionnelle, afin que le spectateur puisse participer au temps du film. Ce temps est exactement celui de l\u2019interpr\u00e9tation : le film est donc tourn\u00e9 dans sa chronologie narrative.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Je ne veux plus travailler pour une grande compagnie qui, pour des raisons de budget, d\u00e9coupe le film en tranches sans tenir compte de la chronologie.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-79\" id=\"appel-79\">79<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au montage, il refuse de briser le temps de l\u2019interpr\u00e9tation pour les besoins de l\u2019histoire :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Je donnerais g\u00e9n\u00e9ralement la priorit\u00e9 \u00e0 l\u2019acteur plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 l\u2019histoire.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-80\" id=\"appel-80\">80<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le sentiment de cette temporalit\u00e9 trouve toute sa force dans<em> The Killing of a Chinese Bookie<\/em>, qui oppose magistralement lenteur et fulgurance. Les longues sc\u00e8nes de cabaret, l\u2019errance dans les rues de Los Angeles imposent le rythme d\u2019une angoisse lancinante, qui explose dans la violence br\u00e8ve de la mise \u00e0 mort d\u2019un bookmaker chinois, avant de se suspendre de nouveau entre la vie et la mort du \u00ab h\u00e9ros \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les fins des films de Cassavetes sont dites \u00ab ouvertes \u00bb : le temps du film quitte le v\u00e9cu pour plonger dans une sorte de dur\u00e9e \u00e9ternelle, un devenir charg\u00e9 d\u2019un non-dit myst\u00e9rieux \u2014 une forme d\u2019\u00e9chappatoire, selon Thierry Jousse :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Le devenir est ce qui permet d\u2019\u00e9chapper \u00e0 l\u2019histoire.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-81\" id=\"appel-81\">81<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">DEVENIR<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Thierry Jousse pr\u00e9cise :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Le devenir n\u2019est pas un mod\u00e8le th\u00e9orique plaqu\u00e9 sur l\u2019objet-film. Il est g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par le fonctionnement interne du cin\u00e9ma.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-82\" id=\"appel-82\">82<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le devenir, dans l\u2019\u0153uvre de Cassavetes, s\u2019inscrit ainsi dans l\u2019\u00e9volution des personnages et le flux de la fiction autant que dans le mode de production et de cr\u00e9ation. Comme Jousse, nous observons un lien \u00e9troit entre l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 permanente du devenir des personnages et le devenir propre de l\u2019\u0153uvre. \u00c0 l\u2019image de ses tournages, aucun film de Cassavetes n\u2019a de limites pr\u00e9cises dans le temps : ce sont des moments de vie, que rien ne vient clore d\u00e9finitivement<sup><a href=\"#note-83\" id=\"appel-83\">83<\/a><\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019exemple le plus frappant est celui de Cosmo Vitelli qui, \u00e0 la fin de <em>The Killing of a Chinese Bookie<\/em>, une balle dans le ventre, refuse, contre toute logique \u00ab cin\u00e9matographique \u00bb, de mourir \u2014 laissant au spectateur le dernier mot. L\u2019inach\u00e8vement qui en d\u00e9coule sonne comme le fruit d\u2019une angoisse de Cassavetes face \u00e0 sa propre vie. Comme pour conjurer le sort, il n\u2019\u00e9crit jamais la fin de ses films, et laisse le film lui-m\u00eame la construire. Ben Gazzara raconte que Cassavetes h\u00e9sita, jusqu\u2019au bout, \u00e0 faire tuer le bookmaker chinois par Cosmo Vitelli.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab <em style=\"font-style:italic\">La plupart des films de J. Cassavetes contiennent un avenir, jamais donn\u00e9 d\u2019avance.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-84\" id=\"appel-84\">84<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 la fin du film, pourtant, comme dans la vie, l\u2019espoir demeure : Cosmo Vitelli ne veut pas mourir, il continue de faire face \u2014 Cassavetes aussi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces fins ouvertes concr\u00e9tisent le temps du devenir : celui de la gestation, du travail vers un autre film. Plus qu\u2019une \u00e9tape \u00e0 franchir, plus qu\u2019un instant de vide, c\u2019est le moment d\u2019une nouvelle transformation, motrice, qui lance un autre film \u2014 toujours par le m\u00eame \u00ab chemin \u00bb. Chaque fin, chaque commencement de film est l\u2019occasion d\u2019un nouveau corps-\u00e0-corps avec le syst\u00e8me pour tracer cette autre voie : la marque m\u00eame de son rythme de vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cassavetes organise \u00e0 l\u2019\u00e9vidence son avenir de cin\u00e9aste comme un d\u00e9fi perp\u00e9tuel aux lois de l\u2019\u00e9quilibre ; sa r\u00e9sistance dans le \u00ab milieu \u00bb du cin\u00e9ma tient de l\u2019exploit. Il dit avec ironie :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Je ne serai jamais riche, car j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 d\u00e9pens\u00e9 tout l\u2019argent que je pourrai jamais gagner !\u2026<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-85\" id=\"appel-85\">85<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019argent est un moyen, non une fin. Le but est ailleurs : dans la passion, dans cette utopie b\u00e2tie jour apr\u00e8s jour avec le courage de tous, dans un mouvement continu vers un point de fixation \u2014 id\u00e9al toujours en suspens, jamais atteint, mais, de film en film, toujours plus accessible. Ses films refl\u00e8tent cette t\u00e9nacit\u00e9, cette volont\u00e9 folle : image ou projection d\u2019un devenir \u00ab<em> en fuite<\/em> \u00bb, \u00ab<em> en fugue<\/em> \u00bb, \u00ab<em> en p\u00e9ril<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-86\" id=\"appel-86\">86<\/a><\/sup>, incalculable mais toujours possible \u2014 forme d\u2019un accomplissement de soi dans le travail, dans la vie et dans l\u2019art.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En 1961, Cassavetes esp\u00e8re encore :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab <em style=\"font-style:italic\">\u2026 Ce qui peut arriver, c\u2019est qu\u2019on s\u2019habitue \u00e0 notre fa\u00e7on de travailler et que, voyant l\u2019int\u00e9r\u00eat de nos m\u00e9thodes\u2026<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-87\" id=\"appel-87\">87<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019avenir se m\u00eale au r\u00eave. En 1975, conscient que le r\u00eave d\u2019un cin\u00e9ma reconnu et respect\u00e9 pour sa valeur s\u2019est \u00e9vanoui, il assume pourtant toujours le r\u00f4le qu\u2019il s\u2019est \u00e9crit :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Il faut affronter un film apr\u00e8s l\u2019autre et faire de son mieux.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-88\" id=\"appel-88\">88<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le d\u00e9senchantement est venu, mais rien n\u2019y a fait : vingt fois, l\u2019ouvrage a \u00e9t\u00e9 remis sur le m\u00e9tier. Guett\u00e9e en permanence par l\u2019ali\u00e9nation, la famille lutte pour sa survie au-del\u00e0 du r\u00eave, pour s\u2019inscrire toujours plus profond\u00e9ment dans la r\u00e9alit\u00e9. Chaque film est une \u00e9ch\u00e9ance repouss\u00e9e, un sursaut de libert\u00e9, un prolongement du rythme. Dans un temps r\u00e9appropri\u00e9, la famille construit son devenir, son histoire et son avenir communs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce projet de vie \u00e9mane bien s\u00fbr de la personnalit\u00e9 de Cassavetes, qui, par son attachement aux valeurs collectives, a su tisser un r\u00e9seau de relations capable de donner corps \u00e0 l\u2019utopie. Mais on ne saurait l\u2019appr\u00e9cier du point de vue d\u2019une seule personne. Cassavetes est sans doute un artiste ; le travail qu\u2019il met en place, lui, est une entreprise d\u2019art \u2014 une \u0153uvre au devenir collectif.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">CONCLUSION<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous venons de voir de quelle mani\u00e8re, et dans quel contexte, la m\u00e9thode de Cassavetes d\u00e9veloppe les diff\u00e9rentes \u00e9tapes du travail cin\u00e9matographique : une technique et une mise en sc\u00e8ne renouvel\u00e9es par un savoir-faire unique, d\u2019o\u00f9 na\u00eet un esprit permanent de recherche et d\u2019invention ; un mode de production autonome, soutenu par un cadre familial protecteur et n\u00e9anmoins inscrit dans la r\u00e9alit\u00e9 sociale, porteur de ce que nous avons appel\u00e9 une forme d\u2019humanisme. Cette m\u00e9thode, alli\u00e9e \u00e0 la temporalit\u00e9 sp\u00e9cifique que nous venons d\u2019\u00e9voquer, d\u00e9finit un mode de vie d\u2019o\u00f9 proc\u00e8de le devenir de la \u00ab famille Cassavetes \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Reste \u00e0 situer une telle \u0153uvre dans le paysage du cin\u00e9ma am\u00e9ricain. L\u2019esprit de ce cin\u00e9ma t\u00e9moigne d\u2019une grande int\u00e9grit\u00e9 ; son ind\u00e9pendance est pourtant ambivalente, puisque sept de ses films portent le label de grandes compagnies. Nous savons pour quelles raisons Cassavetes noue ces partenariats, mais nous ne savons pas encore comment les qualifier. Il nous faut donc appr\u00e9cier la viabilit\u00e9 d\u2019un tel projet, pour comprendre s\u2019il instaure r\u00e9ellement une nouvelle mani\u00e8re de concevoir le travail cin\u00e9matographique, voire une autre approche de l\u2019art \u2014 et, pour cela, d\u00e9finir plus pr\u00e9cis\u00e9ment le mode d\u2019organisation du travail qu\u2019il met en \u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"c-un-cinema-entre-deux-poles\">C) Un cin\u00e9ma entre deux p\u00f4les<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aux \u00c9tats-Unis, le cin\u00e9ma dominant est un cin\u00e9ma industrialis\u00e9 : Hollywood et les \u00ab ind\u00e9pendants \u00bb qui gravitent autour. Nous avons vu que ce r\u00e9seau a monopolis\u00e9 l\u2019ensemble des moyens de distribution, dont il a le plus souvent organis\u00e9 la structure pour ses propres besoins. Il existe pourtant aussi, aux \u00c9tats-Unis, une autre production, en dehors de la norme commerciale, dans une marginalit\u00e9 proche de l\u2019ill\u00e9galit\u00e9 : nous la regrouperons sous le nom d\u2019<em>underground<\/em>. Ces deux ensembles forment les deux p\u00f4les de la production cin\u00e9matographique am\u00e9ricaine. Situons le cin\u00e9ma de Cassavetes par rapport \u00e0 eux, afin de mieux \u00e9tablir la place et la finalit\u00e9 de son \u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">LE CIN\u00c9MA INDUSTRIEL<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si l\u2019on parle de productions standardis\u00e9es, bien des chefs-d\u2019\u0153uvre sont pourtant sortis des \u00ab cha\u00eenes \u00bb d\u2019Hollywood. Pour ne citer que lui, plusieurs grands films d\u2019Orson Welles sont n\u00e9s d\u2019une collaboration avec les studios, souvent difficile (<em>The Magnificent Ambersons<\/em>) mais parfois f\u00e9conde (<em>Citizen Kane<\/em>, 1941), gr\u00e2ce notamment \u00e0 l\u2019alliance efficace de l\u2019artiste et de Gregg Toland, technicien mod\u00e8le des studios.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La c\u00e9l\u00e8bre \u00ab politique des auteurs \u00bb, d\u00e9fendue par les critiques des <em>Cahiers du cin\u00e9ma<\/em> \u2014 ceux-l\u00e0 m\u00eames qui, quelques ann\u00e9es plus tard, d\u00e9construiront le cin\u00e9ma classique en France avec la Nouvelle Vague \u2014, s\u2019est employ\u00e9e \u00e0 donner leurs lettres de noblesse \u00e0 ces grandes \u0153uvres du cin\u00e9ma \u00ab industriel \u00bb<sup><a href=\"#note-89\" id=\"appel-89\">89<\/a><\/sup>. Ces critiques y ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 un vaste \u00e9ventail de perspectives, dramatiques, narratives et autres ; ils ont pos\u00e9 les bases th\u00e9oriques d\u2019une \u00ab grammaire \u00bb exemplaire pour les cin\u00e9astes, et constitu\u00e9 ainsi ce que l\u2019on peut appeler l\u2019art \u00ab officiel \u00bb hollywoodien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sans condamner cette r\u00e9cup\u00e9ration th\u00e9orique des proc\u00e9d\u00e9s filmiques, nous regrettons qu\u2019elle ait contribu\u00e9 \u00e0 institutionnaliser un registre artistique dominant, qui a install\u00e9 un certain immobilisme dans la forme et le contenu des \u0153uvres produites dans ce cadre. Il serait toutefois excessif de sous-estimer l\u2019int\u00e9r\u00eat de ce registre, si contraignant soit-il, et de lui opposer simplement le cin\u00e9ma \u00ab libre \u00bb de Cassavetes. Seul le march\u00e9 met ces deux modes en concurrence ; on ne saurait les confondre. Cassavetes est l\u2019interm\u00e9diaire direct entre le monde et nous ; le cin\u00e9aste industriel n\u2019est que l\u2019un des maillons d\u2019un point de vue plus organis\u00e9, reflet d\u2019un monde et d\u2019un temps \u00ab artificiels \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le m\u00eame contexte que le cin\u00e9ma industriel, l\u2019\u0153uvre de Cassavetes met en \u0153uvre une autre approche, esth\u00e9tique et politique, des sujets cin\u00e9matographiques, qui semble \u00e9chapper \u00e0 l\u2019art officiel d\u00e9fini, entre autres, par les <em>Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>. La famille, le racisme, les probl\u00e8mes sociaux sont aussi les sujets de nombreux films des grandes firmes ; sans en contester l\u2019int\u00e9r\u00eat, nous savons que leur vocation \u00ab grand public \u00bb r\u00e9pond aux attentes de chacun et ne bouleverse pas la perception des valeurs \u2014 elle tend au contraire \u00e0 les conforter.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les films de Cassavetes, nous l\u2019avons vu, cheminent dans le v\u00e9cu, au plus pr\u00e8s de leurs sujets : les corps y laissent une empreinte ind\u00e9l\u00e9bile, la m\u00e9thode leur conf\u00e8re une subjectivit\u00e9 qui d\u00e9passe le style, leur contact est plus \u00ab corrosif \u00bb. Les films mod\u00e8les, eux, facilitent l\u2019identification par l\u2019uniformisation des corps et la banalisation des probl\u00e8mes : ils normalisent. Chez Cassavetes, au contraire, le corps, dans \u00ab l\u2019improvisation \u00bb et dans un temps cin\u00e9matographique lib\u00e9r\u00e9, impose sa force et ses particularit\u00e9s ; le film n\u2019est plus normalis\u00e9, il est r\u00e9ellement singularis\u00e9. C\u2019est sans doute l\u00e0 sa diff\u00e9rence fondamentale avec le cin\u00e9ma industriel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cassavetes cultive un certain \u00ab go\u00fbt de terroir \u00bb typiquement am\u00e9ricain, reflet juste mais implacable des m\u0153urs d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 en crise, tandis qu\u2019Hollywood, au c\u0153ur d\u2019une acculturation dont les \u00c9tats-Unis sont les premi\u00e8res victimes, \u00f4te peu \u00e0 peu toute saveur \u00e0 ses films. Deux modes de perception et de repr\u00e9sentation s\u2019opposent donc : l\u2019un privil\u00e9gie une approche \u00ab de masse \u00bb des sujets ; l\u2019autre, une approche plus personnelle et plus engag\u00e9e \u2014 au sens premier du terme \u2014 des m\u00eames probl\u00e8mes.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">LE CIN\u00c9MA UNDERGROUND<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La volont\u00e9 d\u2019un autre axe de production cin\u00e9matographique na\u00eet en Europe avant la Premi\u00e8re Guerre mondiale, dans le prolongement des mouvements de l\u2019art moderne. Prenant appui sur leur pratique picturale, les peintres d\u2019avant-garde con\u00e7oivent d\u2019embl\u00e9e un cin\u00e9ma non narratif. Le cin\u00e9ma devient exp\u00e9rimental : toutes les donn\u00e9es de cette technique nouvelle sont r\u00e9investies au nom des arts plastiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans les ann\u00e9es cinquante, aux \u00c9tats-Unis, un mouvement inspir\u00e9 par les recherches de l\u2019avant-garde europ\u00e9enne se constitue, dans la mouvance des \u00ab nouvelles vagues \u00bb, en r\u00e9action au monopole des studios sur la production et la distribution. Films et auteurs vivent au rythme de s\u00e9ances improvis\u00e9es dans des sous-sols, des garages ou des caves am\u00e9nag\u00e9s pour l\u2019occasion en salles de projection, la censure r\u00e9duisant ces cin\u00e9astes \u00e0 la clandestinit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le \u00ab r\u00e9alisme \u00bb frappant de la premi\u00e8re version de <em>Shadows<\/em>, son caract\u00e8re exp\u00e9rimental et non narratif, retiennent l\u2019attention de Jonas Mekas, chef de file du mouvement. Cassavetes re\u00e7oit alors le premier Independent Film Award, d\u00e9cern\u00e9 par<em> Film Culture<\/em>, la revue dirig\u00e9e par Mekas. Cette distinction ne l\u2019emp\u00eache pas de reprendre son montage, au grand dam de ses admirateurs \u00ab avant-gardistes \u00bb : il restructure la narration en ajoutant, dit-il, les meilleures sc\u00e8nes du film.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une pol\u00e9mique s\u2019engage alors avec Mekas, qui condamne la seconde version pour son caract\u00e8re narratif, donc commercial. Cassavetes prend d\u00e8s lors ses distances ; il dira quelques ann\u00e9es plus tard :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab <em style=\"font-style:italic\">En fait, il y a des gens qui cherchent \u00e0 s\u2019exprimer et les \u00e9tiquettes viennent ensuite.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-90\" id=\"appel-90\">90<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En 1960, dans le sillage ind\u00e9pendant ouvert par<em> Shadows<\/em> et par<em> Pull My Daisy<\/em> (tourn\u00e9 \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque par Robert Frank et Alfred Leslie sur un texte de Jack Kerouac), se fonde sous la direction de Mekas le New American Cinema Group. Il rassemble les plus ardents \u00e0 s\u2019\u00e9lever contre l\u2019autorit\u00e9 et la morale sociale, jug\u00e9es \u00e9tatiques, fig\u00e9es et bourgeoises \u2014 des \u00ab <em>humanistes ardents<\/em> \u00bb, selon le mot de Dominique Noguez. Mekas \u00e9crit dans le manifeste du groupe :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Nous ne voulons pas de films faux, roublards, de films roses. Nous les voulons de la couleur du sang.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-91\" id=\"appel-91\">91<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un esprit de r\u00e9volte hors du commun anime ces cin\u00e9astes et les pousse au refus total du mat\u00e9rialisme. L\u2019id\u00e9e du film collectif, financ\u00e9 par la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de tous, se mue en tournage autarcique ; les ressources se trouvent dans l\u2019exploitation maximale du minimum. \u00c0 propos de son film<em> Guns of the Trees<\/em> (1960), Mekas raconte :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> La pellicule, achet\u00e9e au rabais, venait d\u2019un stock d\u00e9fra\u00eechi.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-92\" id=\"appel-92\">92<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le tournage commence gr\u00e2ce aux cinquante dollars avanc\u00e9s par le p\u00e8re de l\u2019op\u00e9rateur, somme \u00e0 peine suffisante pour acheter la pellicule ; le mat\u00e9riel est endommag\u00e9, et une partie des sc\u00e8nes pr\u00e9vues ne sera jamais tourn\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Port\u00e9s par la haine de l\u2019argent, ces cin\u00e9astes ne cherchent pas \u00e0 rentabiliser leurs films, pour ne faire aucune concession et vouer leur vie \u00e0 leur art. Pour subsister, seul le m\u00e9c\u00e9nat leur para\u00eet acceptable : la fondation Avon prend ainsi nombre d\u2019entre eux sous son aile. Ces cin\u00e9astes<em> underground<\/em>, dont certains conna\u00eetront une fin tragique, forment ce que nous appellerons le front \u00ab r\u00e9volutionnaire \u00bb du cin\u00e9ma am\u00e9ricain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cassavetes est peut-\u00eatre proche, par certains aspects, de Shirley Clarke, de Robert Kramer et de quelques autres venus du documentaire et du cin\u00e9ma-v\u00e9rit\u00e9<sup><a href=\"#note-93\" id=\"appel-93\">93<\/a><\/sup>. Il n\u2019a pourtant, sans aucun doute, rien de commun avec les cin\u00e9astes <em>underground<\/em>. Au-del\u00e0 de la diff\u00e9rence formelle fondamentale que constituent la narrativit\u00e9 de ses films et l\u2019ambition, sous-jacente, de les commercialiser, la raison principale en est la mod\u00e9ration dont il sait faire preuve \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ses propres convictions.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les cin\u00e9astes \u00ab r\u00e9volutionnaires \u00bb n\u2019avaient sans doute pas tort d\u2019esp\u00e9rer changer radicalement les donn\u00e9es du cin\u00e9ma moderne ; mais leur t\u00e9m\u00e9rit\u00e9 ne pouvait rivaliser avec la puissance d\u2019un march\u00e9 de plusieurs millions de spectateurs. Tr\u00e8s vite, dans le paysage boulevers\u00e9 des ann\u00e9es cinquante et soixante, l\u2019espoir d\u2019abattre les anciennes valeurs s\u2019\u00e9vanouit : la r\u00e9novation industrielle ne remet pas en cause l\u2019id\u00e9ologie dominante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si<em> Shadows<\/em> entra\u00eene ce groupe de jeunes cin\u00e9astes marginaux dans un mouvement artistique virulent et contestataire, c\u2019est que le champ cr\u00e9atif qu\u2019il ouvre r\u00e9v\u00e8le, au moment opportun, la possibilit\u00e9 d\u2019une lutte contre l\u2019art officiel des studios. Il importe cependant de noter qu\u2019\u00e0 partir de <em>Shadows<\/em>, plusieurs voies s\u2019ouvrent : l\u2019ind\u00e9pendance a fait ses preuves, le cin\u00e9ma peut s\u2019inventer une autre vie, et l\u2019art y trouve peut-\u00eatre la promesse d\u2019un avenir. Cassavetes choisit, lui, la voie commerciale : <em>Shadows<\/em> est vendu en Angleterre \u00e0 British Lion et, selon Al Ruban, le film rapporte de l\u2019argent.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">UN CIN\u00c9ASTE R\u00c9FORMISTE<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e8s <em>Shadows<\/em>, Cassavetes est sollicit\u00e9 par deux \u00ab r\u00e9gimes \u00bb cin\u00e9matographiques antinomiques : d\u2019une part le syst\u00e8me classique dont il est issu comme acteur, commercial et capitaliste ; d\u2019autre part la seule alternative constitu\u00e9e sur une base, sinon pratique, du moins th\u00e9orique \u2014 le cin\u00e9ma <em>underground<\/em>, auquel il offre l\u2019une de ses premi\u00e8res r\u00e9alisations.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour Cassavetes pourtant, la \u00ab qu\u00eate artistique \u00bb n\u2019est pas une fin en soi. Il comprend la n\u00e9cessit\u00e9 de communiquer, et int\u00e8gre \u00e0 son travail une certaine \u00ab p\u00e9dagogie \u00bb \u2014 la narration \u2014 qui m\u00e9nage la sensibilit\u00e9 de son propos :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab <em style=\"font-style:italic\">Nous nous posions la question de savoir si nous avions pr\u00e9sent\u00e9 les \u00e9motions assez clairement au public pour qu\u2019il puisse r\u00e9agir.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-94\" id=\"appel-94\">94<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On ne peut donc tenir Cassavetes ni pour un cin\u00e9aste industriel, ni, moins encore, pour un \u00ab cin\u00e9-artiste \u00bb<em> underground<\/em>. Son engagement \u00ab humaniste \u00bb l\u2019oriente vers un territoire ind\u00e9pendant, mal d\u00e9fini, entre ces deux p\u00f4les. Faute de pouvoir situer plus pr\u00e9cis\u00e9ment sa place dans ce <em>no man\u2019s land<\/em>, tirons de son comportement quelques cons\u00e9quences, pour \u00e9clairer la relation qu\u2019il entretient avec le cin\u00e9ma classique \u00ab industriel \u00bb, dont il semble finalement plus proche.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Thierry Jousse \u00e9crit :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab <em style=\"font-style:italic\">Immigr\u00e9 de la deuxi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration, l\u2019auteur de Gloria entretient une relation ambivalente, oblique \u00e0 la terre d\u2019accueil, l\u2019Am\u00e9rique, et \u00e0 son symbole vivant, Hollywood.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-95\" id=\"appel-95\">95<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il met en parall\u00e8le le th\u00e8me de l\u2019int\u00e9gration socioculturelle, cher \u00e0 Cassavetes \u2014 de nombreuses communaut\u00e9s am\u00e9ricaines sont repr\u00e9sent\u00e9es dans ses films \u2014, et l\u2019ind\u00e9pendance id\u00e9ologique et \u00e9conomique qu\u2019il revendique face aux studios, et l\u2019inscrit dans une \u00ab<em> contradiction jamais r\u00e9solue<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-96\" id=\"appel-96\">96<\/a><\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cassavetes tente d\u2019abord d\u2019adh\u00e9rer au syst\u00e8me industriel. Il en \u00e9tudie les usages ; mais, incapable de s\u2019y plier, il redoute d\u2019\u00eatre assimil\u00e9 et de voir ses diff\u00e9rences aplanies. D\u00e8s son premier film de studio, <em>Too Late Blues<\/em>, il met en sc\u00e8ne cette opposition : l\u2019impr\u00e9sario Benny Flowers est l\u2019image du producteur hollywoodien, qui n\u2019a d\u2019autre but que de soumettre Ghost, le compositeur. Tous ses films d\u00e9peignent ainsi, indirectement, son opposition au syst\u00e8me \u2014 selon Jousse, un \u00ab<em> processus cathartique destin\u00e9 \u00e0 conjurer le sort<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-97\" id=\"appel-97\">97<\/a><\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans la marge, il paie sa libert\u00e9 d\u2019une lutte constante, d\u2019autant plus acharn\u00e9e qu\u2019aucune \u00e9cole ne la relaie. Il adopte face au syst\u00e8me une position de \u00ab <em>franc-tireur<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-98\" id=\"appel-98\">98<\/a><\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ben Gazzara, qui incarne Cosmo Vitelli, patron de night-club aux prises avec la mafia dans<em> The Killing of a Chinese Bookie<\/em>, t\u00e9moigne :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Je pense que Cosmo et son club sont une m\u00e9taphore de John comme artiste. On peut dire que les gangsters sont comme des obstacles \u00e0 la cr\u00e9ation que repr\u00e9sente le club.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-99\" id=\"appel-99\">99<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi se dessine une analogie entre la mafia et les studios. Jousse rappelle la sc\u00e8ne o\u00f9 Cosmo signe une reconnaissance de dette \u00e0 la mafia : c\u2019est, selon lui, l\u2019image m\u00eame du contrat hollywoodien. Ce film, comme <em>Gloria<\/em>, o\u00f9 une femme affronte seule la mafia pour sauver la vie d\u2019un enfant, donne \u00e0 cette opposition le poids d\u2019un engagement sans concession \u2014 sans pour autant relever d\u2019un esprit r\u00e9volutionnaire, ni sortir des limites formelles du film classique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les rapports de Cassavetes avec Hollywood sont bien ceux d\u2019un r\u00e9formiste. Il n\u2019envisage pas la mort du syst\u00e8me ; il entend au contraire en tirer le meilleur parti. Il accepte une collaboration et trouve les moyens d\u2019en fixer les limites. Enfant de cette culture, il la reconna\u00eet et l\u2019int\u00e8gre pour mieux la d\u00e9tourner et affirmer sa propre identit\u00e9 :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Leur film peut \u00eatre bon, il n\u2019a rien \u00e0 voir avec le mien. Nous avons notre monde \u00e0 nous, et nous y croyons, nous ne voulons pas que tout le monde se joigne \u00e0 nous, ni que tout le monde s\u2019oppose \u00e0 nous. Nous voulons simplement avoir la possibilit\u00e9 de faire ce que nous faisons.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-100\" id=\"appel-100\">100<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le th\u00e9\u00e2tre et l\u2019Actors Studio, le milieu intellectuel new-yorkais ou Hollywood l\u2019influenceront sans le captiver : son parcours le fait traverser plusieurs courants sans jamais vraiment s\u2019y fondre.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">VERS QUELLES ASPIRATIONS ?<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans un article paru en mai 1978, \u00e0 la sortie de <em>The Killing of a Chinese Bookie<\/em>, le critique No\u00ebl Simsolo \u00e9crit que Cassavetes d\u00e9tourne les codes hollywoodiens et inverse leurs r\u00e9f\u00e9rences formelles et th\u00e9matiques, engageant son cin\u00e9ma dans une sorte de \u00ab <em>m\u00e9canisme suicidaire<\/em> \u00bb propre \u00e0 remettre en cause \u00ab <em>l\u2019humanisme de r\u00e9conciliation<\/em> \u00bb hollywoodien. Il juge cette d\u00e9marche non constructive \u2014 quoique remarquable de \u00ab <em>culot et de rage<\/em> \u00bb \u2014, puisqu\u2019elle n\u2019oppose aux d\u00e9terminismes du march\u00e9 que la \u00ab<em> m\u00e9galomanie<\/em> \u00bb et l\u2019\u00ab<em> absolue m\u00e9fiance pour autrui<\/em> \u00bb d\u2019un cin\u00e9aste aux prises avec \u00ab<em> ses derni\u00e8res esp\u00e9rances<\/em> \u00bb :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Dans son quotidien de producteur-r\u00e9alisateur, J. Cassavetes rejoint cette notion de suicide en s\u2019accrochant \u00e0 un marginalisme absolu\u2026 Dans les structures de l\u2019industrie cin\u00e9matographique hollywoodienne, il est un cas unique, sans doute vou\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9chec par son ent\u00eatement\u2026<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-101\" id=\"appel-101\">101<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce jugement s\u00e9v\u00e8re m\u00e9rite d\u2019\u00eatre discut\u00e9. Nous pr\u00e9f\u00e9rons voir dans ce choix celui d\u2019un id\u00e9aliste dot\u00e9 d\u2019une volont\u00e9 rare. Reconnaissons toutefois que Cassavetes admet lui-m\u00eame ce que Simsolo d\u00e9crit comme une attitude quasi suicidaire :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Parfois je me demande ce que je fabrique : je me dis que je pourrais travailler pour les studios, comme acteur, sc\u00e9nariste ou metteur en sc\u00e8ne ; je pourrais les \u00e9couter, ob\u00e9ir et prendre leur argent, comme tout le monde.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-102\" id=\"appel-102\">102<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sa volont\u00e9 le porte en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 faire de sa propre vie le lieu d\u2019un combat, non d\u2019un renoncement. Il y a l\u00e0, selon nous, la conviction intime d\u2019un artiste \u2014 peut-\u00eatre \u00e0 la limite de l\u2019obsession \u2014 qui ose r\u00e9v\u00e9ler son devenir et assumer son sacrifice ; et, une fois encore, l\u2019indice d\u2019une autre approche des questions artistiques au cin\u00e9ma.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le point de vue de Thierry Jousse r\u00e9sume avec justesse le contexte et l\u2019esprit de ce travail : il sugg\u00e8re de se figurer Cassavetes en cin\u00e9aste-artisan. Retenons ce qu\u2019il \u00e9crit de<em> The Killing of a Chinese Bookie<\/em> :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab <em style=\"font-style:italic\">\u2026 Cosmo Vitelli (\u2026) est le prototype m\u00eame du self-made-man, essayant d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment de pr\u00e9server l\u2019ind\u00e9pendance financi\u00e8re de sa petite entreprise sans pouvoir y parvenir. C\u2019est un v\u00e9ritable autoportrait du cin\u00e9aste en artisan, guid\u00e9 par son intuition et son d\u00e9sir d\u2019autonomie mais guett\u00e9 par les puissances d\u2019argent qui n\u2019ont qu\u2019une seule id\u00e9e en t\u00eate, le d\u00e9truire ou l\u2019assimiler.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-103\" id=\"appel-103\">103<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par extension, on peut imaginer qu\u2019une telle \u0153uvre sugg\u00e8re un renouvellement du mode de production cin\u00e9matographique. Jousse parle d\u2019un \u00ab<em> second souffle<\/em> \u00bb donn\u00e9 \u00e0 la production am\u00e9ricaine, d\u2019une autre fa\u00e7on de l\u2019envisager : celle d\u2019une entreprise familiale dont le seul but est d\u2019exister \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du g\u00e9ant industriel. Avec lui, nous pr\u00e9f\u00e9rons croire au r\u00eave d\u2019un artisanat cin\u00e9matographique plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 l\u2019image d\u2019un destin suicid\u00e9. Le prix du sacrifice de Cassavetes, c\u2019est sa vie, bien plus que l\u2019offrande de sa mort.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 l\u2019inverse des marginaux du New American Cinema Group, Cassavetes veut p\u00e9n\u00e9trer le march\u00e9 commercial. Cette volont\u00e9, nous l\u2019avons vu, est l\u2019un des principes de sa m\u00e9thode ; et s\u2019il persiste dans cet effort \u00ab suicidaire \u00bb, c\u2019est moins par go\u00fbt du risque que pour inscrire son entreprise autonome dans la soci\u00e9t\u00e9, lui permettre d\u2019exister selon ses propres r\u00e8gles et, par l\u00e0, perp\u00e9tuer un savoir-faire particulier \u2014 un mode, un rythme, un temps de vie diff\u00e9rents.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si l\u2019\u0153uvre est film\u00e9e pour le plus grand plaisir de ses cr\u00e9ateurs, elle l\u2019est aussi pour le plus large public possible ; l\u2019\u00e9quipe s\u2019attache donc \u00e0 la rendre visible. Cassavetes refuse l\u2019\u00e9litisme et le snobisme du suicide artistique. Si son \u0153uvre n\u2019a pas touch\u00e9 un plus large public, la faute en revient moins aux sujets ou au style qu\u2019aux structures d\u2019exploitation am\u00e9ricaines \u2014 en t\u00e9moigne le succ\u00e8s consid\u00e9rable de la r\u00e9trospective Cassavetes pr\u00e9sent\u00e9e aujourd\u2019hui \u00e0 Paris.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est peut-\u00eatre en cherchant \u00e0 organiser une sorte de march\u00e9 parall\u00e8le que Cassavetes r\u00e9pond au march\u00e9 du film industriel. Quoi qu\u2019il en soit, il conserve \u00e0 son travail le statut de \u00ab produit de consommation \u00bb et de moyen de subsistance. Son m\u00e9tier d\u2019acteur, compl\u00e9mentaire, devient la marque d\u2019une polyvalence qui lui permet de suivre ce chemin id\u00e9al, aux chances de r\u00e9ussite si minces.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab L\u2019entreprise Cassavetes \u00bb semble ainsi se construire autour d\u2019une aspiration commune \u00e0 nombre d\u2019artistes : fa\u00e7onner un mode de vie en fonction de leur cr\u00e9ation. Cela suppose une coexistence n\u00e9cessaire avec le milieu social. C\u2019est sa m\u00e9thode \u2014 l\u2019aspect familial et \u00ab l\u2019improvisation \u00bb \u2014 qui permet \u00e0 Cassavetes d\u2019inscrire son cin\u00e9ma dans une r\u00e9flexion artistique sans le couper de ce milieu. Ainsi con\u00e7ue, la pratique artistique int\u00e8gre le mode de vie et, plus encore, lui donne une forme et un sens particuliers.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">CONCLUSION<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le devenir de Cassavetes et de son \u00e9quipe, c\u2019est avant tout ce r\u00eave d\u2019ind\u00e9pendance qu\u2019ils forment d\u00e8s<em> Shadows<\/em>. La m\u00e9thode et le temps que nous avons d\u00e9finis en sont les deux \u00e9l\u00e9ments principaux. Ils permettent d\u2019appr\u00e9cier ce qui distingue l\u2019\u0153uvre de Cassavetes des \u0153uvres classiques et industrielles ; mais surtout, ils dessinent les contours d\u2019une notion vers laquelle nous nous sommes prudemment avanc\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cet entre-deux, \u00e0 dominante \u00e0 la fois artistique et commerciale, nous semble renouer avec un mode d\u2019organisation du travail ancien, sans rapport apparent avec le cin\u00e9ma, mais reconnu par l\u2019histoire de l\u2019art comme un mode de production relativement autonome, capable de fonctionner en autarcie selon une m\u00e9thode et un mode de vie organis\u00e9s fonctionnellement. Nous consid\u00e9rons en effet, comme le laisse entendre Thierry Jousse, qu\u2019un certain artisanat constitue la perspective du devenir artistique ind\u00e9pendant de Cassavetes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Notre \u00e9tude a d\u00e9gag\u00e9 plusieurs param\u00e8tres qui fondent ce rapprochement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La<\/strong> <strong>m\u00e9thode<\/strong> \u00e9tablit une ligne directrice sans laquelle le m\u00e9canisme de l\u2019\u0153uvre ne pourrait appara\u00eetre ; elle justifie l\u2019existence d\u2019un savoir-faire et instaure une discipline et un temps de travail qui constituent, selon nous, un mode de vie. Il ne s\u2019agit en rien d\u2019une recette applicable en tout contexte, mais d\u2019une trame cr\u00e9ative perfectible, qui induit un mode de vie \u2014 un m\u00e9canisme sensible \u00e0 des enjeux plus humains que mat\u00e9riels.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La famille<\/strong> devient rapidement le centre de gravit\u00e9 de cet artisanat. Apr\u00e8s<em> Shadows<\/em>, Cassavetes fid\u00e9lise son \u00e9quipe et \u00e9largit les limites du foyer ; la maison elle-m\u00eame est partag\u00e9e, et sert tour \u00e0 tour de lieu de travail, de bureau, de studio, de salle de montage\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La<\/strong> <strong>technique<\/strong>, par le rejet de l\u2019ordre dans lequel elle s\u2019inscrit habituellement, constitue un savoir-faire unique. La ma\u00eetrise qu\u2019elle procure devient l\u2019un des fondements d\u2019une <strong>esth\u00e9tique<\/strong> \u2014 le style Cassavetes, et donc sa renomm\u00e9e. Concr\u00e8tement, elle d\u00e9limite le champ d\u2019action cr\u00e9atif ; d\u00e8s <em>Shadows<\/em>, ou presque, le mode technique est fix\u00e9 pour tous les films \u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette technique est indissociable de<strong> \u00ab l\u2019improvisation \u00bb<\/strong>, d\u00e9terminant majeur de cette \u0153uvre, qui marque de sa libert\u00e9 tous les domaines qu\u2019elle touche.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Rien n\u2019est laiss\u00e9 au hasard dans ce parcours : tout y est ramen\u00e9 \u00e0 <strong>la<\/strong> <strong>dimension<\/strong> <strong>humaine<\/strong>, \u00e0 la force et \u00e0 la volont\u00e9 des hommes. \u00c0 ce titre, l\u2019analyse de cette <strong>\u00ab temporalit\u00e9 \u00bb<\/strong> nouvelle ne d\u00e9finit pas seulement une autre organisation du temps de travail : elle retrouve surtout l\u2019attachement au respect de l\u2019individu et de son ouvrage, cher \u00e0 l\u2019artisanat.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le mode artisanal dans lequel nous projetons Cassavetes n\u2019a sans doute pas grand-chose de commun avec l\u2019artisanat d\u2019autrefois. Mais \u00e0 travers la \u00ab m\u00e9thode Cassavetes \u00bb, nous croyons en retrouver les perspectives et l\u2019esprit \u2014 suffisamment pour fonder un rapprochement et identifier une autre voie de cr\u00e9ation au cin\u00e9ma ; suffisamment aussi pour \u00ab r\u00e9habiliter \u00bb, \u00e0 travers cette forme de production artistique, un esprit que l\u2019histoire de l\u2019art a longtemps d\u00e9consid\u00e9r\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"chapitre-3\">3. Un cin\u00e9ma artisanal<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour mesurer la pertinence et l\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019un tel rapprochement, nous examinerons le contexte artisanal du Moyen \u00c2ge. Non pour enr\u00f4ler l\u2019\u0153uvre de Cassavetes dans une d\u00e9marche \u00e9trang\u00e8re \u00e0 ses aspirations, mais pour poser les rep\u00e8res n\u00e9cessaires \u00e0 ce rapprochement et mieux comprendre son travail de cr\u00e9ateur \u2014 et aussi parce que nous croyons d\u00e9celer dans son \u0153uvre, en m\u00eame temps, les signes d\u2019un renouveau artisanal et ceux de la production cin\u00e9matographique industrielle.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"a-a-propos-de-lartisanat\">A) \u00c0 propos de l\u2019artisanat<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous ne cachons pas que l\u2019artisanat d\u2019art classique partage peu de valeurs avec ce que pourrait \u00eatre son prolongement moderne au cin\u00e9ma. Nous voudrions montrer, pourtant, que ces valeurs sont essentielles, et qu\u2019elles rel\u00e8vent moins d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 m\u00e9di\u00e9vale que d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 intemporelle, propre \u00e0 ce mode de production artistique. Il nous para\u00eet important, au m\u00eame titre, de revenir aux premiers temps du cin\u00e9ma.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">TRADITION<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019histoire des artisans proc\u00e8de d\u2019une tradition orale qui remonte aux guildes et aux corporations des premiers \u00e2ges. Ces premi\u00e8res associations d\u2019hommes, microcosmes au sein d\u2019\u00c9tats en voie de consolidation, sont \u00e0 l\u2019origine de l\u2019une des premi\u00e8res formes d\u2019entraide sociale de notre histoire :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Cette promesse de secours et d\u2019appui comprenait tous les p\u00e9rils, tous les grands accidents de la vie (\u2026). La soci\u00e9t\u00e9 de la guilde ne se bornait pas \u00e0 un territoire d\u00e9termin\u00e9 ; elle \u00e9tait sans limite d\u2019aucun genre (\u2026). C\u2019\u00e9tait une sorte de communion pa\u00efenne qui entretenait, par de grossiers symboles et par la foi du serment, des liens de charit\u00e9 r\u00e9ciproque entre les associ\u00e9s\u2026<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-104\" id=\"appel-104\">104<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Notons que cette tradition orale h\u00e9r\u00e9ditaire remonte aussi \u00e0 l\u2019origine de la famille, seule capable de perp\u00e9tuer d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 l\u2019autre les savoirs producteurs vitaux et l\u2019\u00e9thique traditionnelle du groupe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De cette tradition d\u00e9coule, au Moyen \u00c2ge, une organisation corporative r\u00e9serv\u00e9e aux gens d\u2019un m\u00eame m\u00e9tier. Les confr\u00e9ries pa\u00efennes, d\u00e9pouill\u00e9es de leur humanisme, se replient sur un protectionnisme \u00e9troit. La famille demeure le centre naturel ; mais le m\u00e9tier, plus qu\u2019une vision fraternelle du monde, est devenu la morale d\u2019un groupe, le sens d\u2019un \u00e9sot\u00e9risme traditionnel. Strictement hi\u00e9rarchis\u00e9e en trois degr\u00e9s \u2014 ma\u00eetres, compagnons et apprentis \u2014, disposant de ses propres tribunaux et d\u2019un pouvoir l\u00e9gal de police, la corporation maintient l\u2019artisan dans la soumission au pouvoir royal et religieux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour chaque corps de m\u00e9tier, elle fixe les heures de travail et les dimensions des objets, contr\u00f4le la valeur des mati\u00e8res employ\u00e9es et leur prix, et r\u00e8gle ainsi le prix de vente des ouvrages. Elle contr\u00f4le aussi l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la formation, afin de ne pas surcharger la profession et d\u2019en pr\u00e9server les privil\u00e8ges : elle organise l\u2019apprentissage, fixe l\u2019\u00e2ge de chacune des trois \u00e9tapes, examine les postulants. Elle veille ainsi au respect de la tradition par une stricte application de l\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans l\u2019artisanat li\u00e9 aux arts, comme dans tout artisanat, cette r\u00e8gle est incontournable :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> On est peintre de p\u00e8re en fils, ou d\u2019oncle \u00e0 neveu ; rares sont ceux qui viennent \u00e0 l\u2019exercice de ce m\u00e9tier en n\u2019ayant aucun lien pr\u00e9cis avec la profession ou une occupation voisine.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-105\" id=\"appel-105\">105<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Toute la famille est donc concern\u00e9e par l\u2019activit\u00e9 de son chef, et vit selon la tradition :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab <em style=\"font-style:italic\">Si le peintre h\u00e9rite son m\u00e9tier et son \u00e9tat de son p\u00e8re, de son oncle lui-m\u00eame peintre, il arrive assez souvent que sa famille proche travaille \u00e0 des t\u00e2ches artisanales voisines.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-106\" id=\"appel-106\">106<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le m\u00e9tier impose \u00e0 chacun son rythme et son mode de vie. La tradition ancestrale des guildes, valeur essentielle des artisans libres, enferme au Moyen \u00c2ge l\u2019artisan dans un carcan \u00e9troit, sous une surveillance de tous les instants. D\u00e9tourn\u00e9e \u00e0 des fins politiques et religieuses, elle permet d\u2019\u00e9difier une hi\u00e9rarchie sociale bien ordonn\u00e9e, qui maintient des g\u00e9n\u00e9rations enti\u00e8res dans le m\u00eame sch\u00e9ma protecteur. Par l\u2019accoutumance aux rites du m\u00e9tier dans le cadre familial, elle inscrit les jeunes cr\u00e9ateurs dans un temps de vie sp\u00e9cifique, d\u00e9fini par les r\u00e8gles du m\u00e9tier et les lois de la corporation ; elle fixe dans le temps les modalit\u00e9s de la vie artisanale \u2014 les d\u00e9lais de production, rappelons-le, sont s\u00e9v\u00e8rement contr\u00f4l\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">L\u2019INTUITION<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019artisan d\u2019art est donc, par obligation, coup\u00e9 de toute possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9volution cr\u00e9atrice \u2014 contraint non par les lois \u00ab naturelles \u00bb du march\u00e9, mais par des restrictions dont le sens lui \u00e9chappe et qu\u2019il subit au profit de la tradition.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce jeu de dupes l\u2019engage dans un double parcours. Tenu de produire une forme plastique codifi\u00e9e \u2014 o\u00f9 le fond domine la forme \u2014, il cr\u00e9e pourtant une mani\u00e8re qui lui est propre : un style. Il affirme dans le geste son r\u00f4le de cr\u00e9ateur, m\u00eame s\u2019il ne signe pas encore.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019artisan, et plus encore l\u2019artisan d\u2019art, ob\u00e9it par principe \u00e0 un ordre pr\u00e9cis de contraintes, mais aussi \u00e0 son intuition cr\u00e9atrice, qu\u2019aucune loi ne peut saisir. Cette intuition dont parle \u00c9lie Faure<sup><a href=\"#note-107\" id=\"appel-107\">107<\/a><\/sup> est, pour l\u2019artisan, la voie de la connaissance \u2014 celle de l\u2019art et de l\u2019\u00e9volution. Cette connaissance intime et directe des mati\u00e8res, des formes et des couleurs, inscrite dans le quotidien du tailleur de pierre, de l\u2019\u00e9b\u00e9niste ou du peintre, est la libert\u00e9 insondable de l\u2019artisan. Elle est aussi l\u2019une des valeurs essentielles du mode cr\u00e9atif qu\u2019il met en \u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019artisan d\u2019art a un mode de vie, un temps de vie et une m\u00e9thode de travail propres \u00e0 sa pratique, \u00e0 ses origines et \u00e0 sa sp\u00e9cialit\u00e9 :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Ces m\u00e9tiers conf\u00e8rent un \u00e9tat social auquel il est difficile d\u2019\u00e9chapper\u2026<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-108\" id=\"appel-108\">108<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais il cultive toujours sa propre identit\u00e9, \u00e0 travers son savoir-faire, son geste, son style \u2014 en dehors de tout imp\u00e9ratif corporatif, car la tradition ne p\u00e9n\u00e8tre pas jusqu\u2019\u00e0 l\u2019instant. L\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9, elle, porte jusqu\u2019\u00e0 l\u2019instant, jusqu\u2019au geste, et transmet l\u2019exp\u00e9rience originelle sans alt\u00e9rer l\u2019intuition. L\u2019artisan d\u2019art porte d\u00e9j\u00e0 l\u2019art en lui, m\u00eame s\u2019il n\u2019en gouverne pas le sens.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">UN SIMPLE EX\u00c9CUTANT<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De tout cela semble d\u00e9couler une grande humilit\u00e9, qui rel\u00e8ve moins d\u2019une faiblesse que d\u2019une profonde modestie de comportement. La famille \u00e9largie propre \u00e0 l\u2019artisanat m\u00e9di\u00e9val, communaut\u00e9 d\u2019entraide, refl\u00e8te un certain humanisme, marque de cette humilit\u00e9. La dimension manuelle du travail, l\u2019engagement total dans le m\u00e9tier et la polyvalence dont fait preuve l\u2019artisan semblent la confirmer :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab Bonaventura Berlinghieri peint des crucifix de bois, mais il se fait couramment employer pour d\u00e9corer l\u2019int\u00e9rieur des palais\u2026 \u00bb<sup><a href=\"#note-109\" id=\"appel-109\">109<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019autonomie de moyens dont jouit l\u2019artisan de cette \u00e9poque \u2014 \u00e9bauche d\u2019une ind\u00e9pendance \u2014 n\u2019en alt\u00e8re pas le sens. \u00c9tabli, l\u2019artisan d\u2019art poss\u00e8de en g\u00e9n\u00e9ral sa maison, qui lui sert le plus souvent d\u2019atelier, et parfois une vigne, un puits, un moulin :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> La relative fortune vient moins des b\u00e9n\u00e9fices du m\u00e9tier que des revenus r\u00e9investis dans de petites entreprises.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-110\" id=\"appel-110\">110<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En diversifiant leurs activit\u00e9s, les artisans multiplient leurs sources de revenus ; cette ind\u00e9pendance financi\u00e8re leur permet d\u2019exercer leur vrai m\u00e9tier et d\u2019en perp\u00e9tuer plus facilement le savoir-faire. Ils n\u2019en occupent pas moins une place subalterne dans la hi\u00e9rarchie sociale : ils appartiennent \u00e0 la masse laborieuse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le travail de l\u2019artisan d\u2019art est toujours dirig\u00e9 par une pens\u00e9e dont il n\u2019est pas l\u2019auteur, mais seulement le \u00ab catalyseur \u00bb. Le commanditaire exerce un v\u00e9ritable droit de regard sur l\u2019objet : selon un contrat \u00e9tabli d\u2019avance, il en arr\u00eate les d\u00e9tails et peut le refuser \u00ab<em> s\u2019il ne le juge pas fid\u00e8le \u00e0 son programme<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-111\" id=\"appel-111\">111<\/a><\/sup>. Un tel contrat \u00f4te toute libert\u00e9 \u00e0 l\u2019artisan, dont le r\u00f4le se r\u00e9duit \u00e0 appliquer des directives, signe d\u2019une politique qui le d\u00e9passe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La condition artisanale implique une grande soumission aux commanditaires, qui assigne \u00e0 l\u2019artisan d\u2019art un champ d\u2019investigation essentiellement religieux. Premiers moyens de communication de masse, la peinture et la sculpture permettent au pouvoir politico-religieux de manier habilement sa symbolique pour orienter les foules.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u0153uvre unique qu\u2019il produit n\u2019est donc pas artistique au sens moderne : elle n\u2019est pas le fruit de l\u2019expression personnelle de son cr\u00e9ateur. Elle n\u2019en refl\u00e8te pas moins un \u00ab rapport au monde \u00bb \u00e0 travers la mati\u00e8re, et c\u2019est en cela que r\u00e9side, pour nous, la part artistique du travail de ce simple ex\u00e9cutant. Par la qualit\u00e9 du rapport sensible qu\u2019elle \u00e9tablit entre l\u2019homme et son support, l\u2019ex\u00e9cution traditionnelle l\u2019emporte sur la finalit\u00e9 politique premi\u00e8re de l\u2019objet d\u2019art, qui appara\u00eet apr\u00e8s coup comme un pr\u00e9texte. La relation de l\u2019ex\u00e9cutant \u00e0 l\u2019objet qu\u2019il fa\u00e7onne est d\u00e9terminante pour la qualit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre \u2014 m\u00eame si l\u2019artisan n\u2019en a pas conscience.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous consid\u00e9rons que l\u2019artisanat d\u2019art m\u00e9di\u00e9val pose les bases, perfectibles, d\u2019un mode de production artistique \u2014 et cela au c\u0153ur m\u00eame de la soci\u00e9t\u00e9. Un mode de production artistique inscrit directement dans le quotidien favorise sans doute une meilleure interaction entre l\u2019art et son milieu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pourtant, nous l\u2019avons vu, l\u2019artisan du Moyen \u00c2ge reste le subalterne du pouvoir, et cette soumission voue son mode cr\u00e9atif \u00e0 l\u2019\u00e9chec. L\u2019analphab\u00e9tisme, dans une civilisation \u00e0 la tradition \u00e9crite encore r\u00e9cente, l\u2019\u00e9carte de la compr\u00e9hension des valeurs fondamentales et le soumet ainsi aux pouvoirs politiques, religieux ou intellectuels, r\u00e9duisant toute chance d\u2019\u00e9volution. L\u2019asservissement constant et scl\u00e9rosant aux corporations et \u00e0 des r\u00e8gles traditionnelles rapport\u00e9es ou d\u00e9tourn\u00e9es \u00e9touffe ensuite, sous le poids de l\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9, toute volont\u00e9 d\u2019\u00e9voluer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans ce contexte, le mal profond de l\u2019artisanat est \u00e9videmment l\u2019inertie, qui enferme son avenir dans le pass\u00e9 et le d\u00e9poss\u00e8de de son mode cr\u00e9atif, de son expression. L\u2019artisan m\u00e9di\u00e9val n\u2019est pas encore le cr\u00e9ateur absolu que deviendront les artistes de la Renaissance. Il se consid\u00e8re lui-m\u00eame comme un ex\u00e9cutant, tout en \u00e9tant le d\u00e9positaire de valeurs de ma\u00eetrise, d\u2019engagement, de foi m\u00eame, envers son m\u00e9tier.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">FILIATION<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette voie communautaire ou familiale, ind\u00e9pendante et commerciale, voire humaniste, renoue avec les temps anciens de l\u2019art. Il serait pourtant h\u00e2tif de voir en Cassavetes le pionnier de l\u2019artisanat cin\u00e9matographique : cette position marginale nous semble avoir \u00e9t\u00e9 plusieurs fois adopt\u00e9e, consciemment ou non, par d\u2019autres cin\u00e9astes. Nous rel\u00e8verons simplement quelques faits historiques, pour confirmer une relation de principe entre le cin\u00e9ma et l\u2019artisanat, sans en tirer de conclusions h\u00e2tives.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u00e9vidence nous conduit d\u2019abord vers les \u00ab primitifs \u00bb du cin\u00e9ma. Si ses inventeurs travaillaient de fa\u00e7on artisanale, la plupart de ceux qui lui ont donn\u00e9 sa forme actuelle ont emprunt\u00e9 la voie industrielle. Sorti de sa phase de recherche, le cin\u00e9ma devient une industrie, qui se borne jusqu\u2019au d\u00e9but du si\u00e8cle \u00e0 l\u2019infrastructure, \u00e0 la fabrication de la pellicule et des appareils de prise de vues. Apr\u00e8s 1900, elle s\u2019empare rapidement de toutes les \u00e9tapes de la conception du film, ne laissant gu\u00e8re aux artisans-inventeurs que le loisir de filmer quelques sc\u00e8nes saugrenues.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans ses premiers temps, le cin\u00e9ma est avant tout forain : de 1902 \u00e0 1908, on d\u00e9nombre plus de deux cents baraques foraines itin\u00e9rantes. Les films produits, tr\u00e8s courts, sont certes artisanaux \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire r\u00e9alis\u00e9s avec tr\u00e8s peu de moyens \u2014, mais n\u2019ont pour la plupart rien d\u2019artistique. Cet artisanat-l\u00e0 n\u2019a rien de commun avec l\u2019esprit et la forme de travail dont nous tentons, \u00e0 propos de Cassavetes, de cerner les enjeux. Cette forme primitive n\u2019a pas le temps de d\u00e9velopper sa dimension qualitative : l\u2019engouement des foules pour cette d\u00e9couverte scientifique \u00e9veille d\u2019immenses int\u00e9r\u00eats financiers. Apr\u00e8s s\u2019\u00eatre acharn\u00e9e \u00e0 perfectionner les proc\u00e9d\u00e9s pour accro\u00eetre la productivit\u00e9, l\u2019industrie supplante l\u2019artisan forain et organise une production de films tr\u00e8s lucrative, mais tout aussi d\u00e9pourvue d\u2019ambition artistique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi les fr\u00e8res Path\u00e9 produisent-ils d\u2019abord leurs films de fa\u00e7on familiale et ind\u00e9pendante, et s\u2019assurent de confortables revenus par l\u2019exploitation foraine. Lors de l\u2019Exposition universelle de 1900, ils mesurent l\u2019immense int\u00e9r\u00eat du public pour les images anim\u00e9es :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> \u2026 Charles Path\u00e9, dont l\u2019entreprise \u00e9tait encore artisanale, d\u00e9cida d\u2019industrialiser ses m\u00e9thodes.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-112\" id=\"appel-112\">112<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En peu de temps, usines et studios sont construits ; de 1902 \u00e0 1908, la production passe de 70 \u00e0 170 films, et les b\u00e9n\u00e9fices nets de 421 000 \u00e0 2 737 000 francs. Les fr\u00e8res Path\u00e9 symbolisent l\u2019av\u00e8nement du mode de production industriel ; ils refl\u00e8tent aussi une \u00e9poque, comme le souligne Georges Sadoul :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Les stades successifs de l\u2019invention du spectacle des temps modernes ne furent pas sans rapport avec l\u2019\u00e9volution \u00e9conomique et sociale de ce temps.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-113\" id=\"appel-113\">113<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans un monde en plein essor industriel, il \u00e9tait logique que le cin\u00e9ma devienne une industrie, malgr\u00e9 l\u2019embryon de voie artisanale dont on retrouve \u00e7\u00e0 et l\u00e0 quelques traces. Selon Sadoul, d\u2019ailleurs, l\u2019un des premiers \u00e0 donner au cin\u00e9ma sa dimension de spectacle \u2014 premier pont vers l\u2019art \u2014 fut Georges M\u00e9li\u00e8s, dont on peut dire qu\u2019il fut un artisan : travaillant seul ou avec une \u00e9quipe r\u00e9duite, cumulant les t\u00e2ches, d\u00e9fendant ch\u00e8rement son ind\u00e9pendance. Il incarne l\u2019artisan d\u2019art du cin\u00e9ma, tant la passion qui guida sa vie et sa foi dans ce nouveau m\u00e9tier l\u2019engag\u00e8rent jusqu\u2019au bout.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sans nous attarder davantage sur cette premi\u00e8re p\u00e9riode, d\u00e9cisive, de l\u2019histoire du cin\u00e9ma, consid\u00e9rons encore l\u2019exemple de Marcel L\u2019Herbier (1888-1979) qui fut, en tant que cr\u00e9ateur \u2014 et non plus inventeur ou magicien \u2014, l\u2019un des premiers \u00e0 organiser un mode de production ind\u00e9pendant, associatif et commercial. Sous le nom de Cin\u00e9graphic, atelier de cin\u00e9astes, il r\u00e9unit autour de lui de 1922 \u00e0 1929 un grand nombre de personnes, connues ou non, pour autoproduire une dizaine de films, sous le r\u00e9gime du b\u00e9n\u00e9volat et de la participation. Les membres de cet atelier esp\u00e9raient d\u00e9j\u00e0 bouleverser l\u2019orientation industrielle du cin\u00e9ma, car le poids des studios se faisait d\u00e9j\u00e0 sentir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 peine trente ans apr\u00e8s les d\u00e9buts industriels du cin\u00e9ma, cette formule ne satisfait plus les cr\u00e9ateurs. Certains, forts de qualit\u00e9s diverses, se distinguent et font acte d\u2019ind\u00e9pendance. L\u2019Herbier est de ceux-l\u00e0 : il jette les bases d\u2019une ind\u00e9pendance raisonn\u00e9e, au m\u00eame titre que Jean Vigo (1905-1934) qui, de 1929 \u00e0 1934, produit \u00ab en famille \u00bb, dans une semi-ind\u00e9pendance \u2014 puisqu\u2019il travaille avec le concours de Gaumont \u2014, deux films dont le cin\u00e9ma ne peut plus oublier la trace : <em>Z\u00e9ro de conduite<\/em> (1933) et <em>L\u2019Atalante<\/em> (1934). Les styles diff\u00e8rent, les m\u00e9thodes aussi ; ces cr\u00e9ateurs se retrouvent pourtant, comme Cassavetes, dans une m\u00eame frange de cr\u00e9ation ind\u00e9pendante et commerciale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Devenu industrie, le cin\u00e9ma ouvre un pan de notre \u00ab culture \u00bb moderne : le loisir. L\u2019art n\u2019y intervient que par touches, pour la mode ou le style. L\u2019industrie d\u00e9finit des \u00ab codes \u00bb et organise une \u00ab tradition artistique \u00bb ; elle d\u00e9laisse le cr\u00e9ateur au profit du consommateur, \u00e0 qui elle porte un int\u00e9r\u00eat de principe. La tradition artistique et le mode cr\u00e9atif qui en d\u00e9coule s\u2019en trouvent n\u00e9cessairement ali\u00e9n\u00e9s. Invention technique, le cin\u00e9ma n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 con\u00e7u pour devenir un art ; et bien qu\u2019il soit le dernier-n\u00e9 des \u00ab outils artistiques \u00bb, son invention a moins contribu\u00e9 \u00e0 ouvrir une autre voie artistique qu\u2019\u00e0 organiser une structure de profit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le mouvement imprim\u00e9 au cin\u00e9ma \u00ab dans sa jeunesse \u00bb semble se perp\u00e9tuer aujourd\u2019hui. La volont\u00e9 farouche de l\u2019industrie de d\u00e9velopper au plus vite le dernier des arts, pour mieux en profiter, est peut-\u00eatre une erreur.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">CONCLUSION<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au Moyen \u00c2ge, ce mode de production n\u2019est pas encore cr\u00e9atif au sens artistique moderne ; mais on peut imaginer que, dans un contexte diff\u00e9rent, plus libre, il le devienne, et ouvre une nouvelle voie de cr\u00e9ation. Nous pensons que l\u2019artisanat peut se d\u00e9faire du sens p\u00e9joratif et des sous-entendus attach\u00e9s \u00e0 son fonctionnement, pour offrir au cin\u00e9ma une possibilit\u00e9 suppl\u00e9mentaire d\u2019ind\u00e9pendance \u2014 financi\u00e8re, philosophique et spirituelle \u2014 pour l\u2019artiste. Autonome, familial ou communautaire, sans m\u00e9c\u00e8ne ni subvention, fonctionnant dans l\u2019\u00e9quilibre de l\u2019offre et de la demande, l\u2019artisanat autorise sans doute une libert\u00e9 d\u2019action peu commune dans la production artistique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au cin\u00e9ma, le mode de production artisanal ne doit pas \u00eatre confondu avec ce qu\u2019il \u00e9tait au Moyen \u00c2ge. Il s\u2019agit avant tout d\u2019ouvrir une autre voie de cr\u00e9ation artistique, et non de recr\u00e9er les conditions d\u2019un \u00e9chec ; l\u2019application de l\u2019artisanat au cin\u00e9ma doit au contraire permettre l\u2019\u00e9tablissement d\u2019un mode cr\u00e9atif moins \u00ab ali\u00e9n\u00e9 \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chez Cassavetes, les notions d\u2019intuition, de sensibilit\u00e9 et d\u2019engagement confinent presque \u00e0 la foi, et font partie int\u00e9grante, par on ne sait quelle r\u00e9miniscence, de son travail cr\u00e9atif \u2014 alors m\u00eame que nous les avons d\u00e9finies comme des valeurs propres \u00e0 l\u2019artisanat d\u2019art m\u00e9di\u00e9val. Elles sont, selon nous, la marque de ces valeurs originelles dont nous parlions \u00e0 son propos.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une chose est s\u00fbre : il n\u2019a jamais exist\u00e9 de forme artisanale aboutie au cin\u00e9ma \u2014 et peut-\u00eatre n\u2019en faut-il pas. On trouve pourtant, de par le monde, plusieurs cin\u00e9astes qui se sont volontairement \u00e9loign\u00e9s de l\u2019industrie, insatisfaits de son fonctionnement, sans se r\u00e9soudre pour autant \u00e0 prendre le maquis du cin\u00e9ma pur, d\u2019avant-garde ou exp\u00e9rimental. Sans devenir des cin\u00e9astes \u00ab officiels \u00bb, pour reprendre le mot de Dominique Noguez, ils n\u2019ont pas choisi la \u00ab clandestinit\u00e9 \u00bb, mais une voie qui int\u00e8gre la dimension commerciale sans renoncer \u00e0 l\u2019ambition artistique \u2014 celle que nous appelons ici artisanale.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"b-artiste-ou-artisan\">B) Artiste ou artisan ?<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">M\u00eame si cette \u00e9tude n\u2019a pas directement d\u00e9velopp\u00e9 la valeur artistique de l\u2019\u0153uvre de Cassavetes, posons-le clairement, si cela n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 assez dit : cette \u0153uvre est digne des plus grands cr\u00e9ateurs du cin\u00e9ma. Rappelons pour m\u00e9moire que Jean-Luc Godard lui d\u00e9die ses<em> Histoire(s) du cin\u00e9ma<\/em>, et que Martin Scorsese en a fait son mentor ; il dit simplement de lui :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> C\u2019\u00e9tait un v\u00e9ritable artiste.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-114\" id=\"appel-114\">114<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Faut-il pour autant envisager le travail de Cassavetes sous l\u2019angle d\u2019une pratique artistique \u00ab conventionnelle \u00bb, ou peut-on se risquer \u00e0 voir en lui un artisan moderne ?<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">CO\u00cfNCIDENCES<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est par \u00ab l\u2019improvisation \u00bb que Cassavetes s\u2019attache \u00e0 d\u00e9caper le cin\u00e9ma. Il n\u2019en conserve qu\u2019une sorte de squelette, qu\u2019il rhabille \u00e0 sa fa\u00e7on. Tous les m\u00e9tiers du cin\u00e9ma industriel \u2014 on sait combien ils sont nombreux \u2014 sont r\u00e9investis par son \u00e9quipe, qui leur rend une unit\u00e9 que l\u2019hyper-technicit\u00e9<sup><a href=\"#note-115\" id=\"appel-115\">115<\/a><\/sup> semblait leur avoir \u00f4t\u00e9e, en rel\u00e9guant l\u2019ouvrier ou l\u2019artiste au profit du technicien. \u00c0 travers les restrictions techniques impos\u00e9es par ce mode cr\u00e9atif red\u00e9fini, le m\u00e9tier de l\u2019image retrouve une seconde jeunesse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par \u00ab l\u2019improvisation \u00bb, Cassavetes d\u00e9finit un comportement cr\u00e9atif non intellectuel. Son art repose sur des facteurs qui rel\u00e8vent du sensible \u2014 l\u2019\u00e9motion, le temps, le mouvement, le son, la parole \u2014, et qui prennent naturellement dans ses films une valeur physique. Leurs effets sont ressentis avant d\u2019\u00eatre compris et assimil\u00e9s par l\u2019intellect du spectateur ; de m\u00eame, ils sont produits dans une spontan\u00e9it\u00e9 qui refuse toute d\u00e9marche intellectuelle. Cela n\u2019exclut pas la r\u00e9flexion, mais lui donne une tournure moins rationnelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous savons que Cassavetes entretient avec le savoir et son usage un rapport d\u00e9pourvu de tout snobisme. Il explique \u00e0 l\u2019\u00e9quipe d\u2019Andr\u00e9 S. Labarthe qu\u2019il n\u2019a pas le temps de voir des films, et qu\u2019il se les fait raconter \u2014 comme si le filtre humain pouvait leur ajouter quelque chose. Sans \u00e9chapper tout \u00e0 fait \u00e0 une certaine intelligentsia artistique, il est l\u00e0 aussi en marge.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019exp\u00e9rience, la recherche occupent une place essentielle dans son travail : il s\u2019organise pour ne pas arr\u00eater d\u2019avance les donn\u00e9es de son tournage. En cela, il est le cin\u00e9aste de l\u2019irrationnel, de l\u2019intuition, des flux et des pulsions ; en cela aussi, il se m\u00e9fie de ceux qui veulent comprendre ou conna\u00eetre les choses par le concept \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire par une r\u00e9duction essentielle :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Dans le monde entier il y a une maladie qui consiste \u00e0 croire que les solutions \u00e9conomiques sont une panac\u00e9e et que l\u2019intellectualisme en est une autre. Or nous ne savons pas tout, ce qui est impossible, allez dans une biblioth\u00e8que, jamais vous ne pourrez lire tous ces livres.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-116\" id=\"appel-116\">116<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab L\u2019oralit\u00e9 \u00bb souligne sa volont\u00e9 d\u2019une connaissance physique du monde ; elle laisse le champ libre aux \u00e9motions de toute nature, au sens et au temps, et s\u2019ajoute \u00e0 la dimension humaine du travail. Cette \u00e9thique \u2014 car il s\u2019agit bien de cela \u2014 le rapproche plus encore du monde artisanal. Manuels, plus proches de la mati\u00e8re, porteurs d\u2019une autre connaissance du monde, les artisans sont longtemps rest\u00e9s les penseurs du sensible, et ont longtemps subi le poids d\u2019un antagonisme qui les opposait aux gens du savoir intellectuel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette co\u00efncidence de m\u00e9thode et d\u2019\u00e9thique n\u2019est pas un accident ; le seul hasard est que ce soit Cassavetes, plut\u00f4t qu\u2019un autre, qui l\u2019incarne \u00e0 nos yeux. Et si nous parlons de co\u00efncidence \u00e0 propos de son parcours, c\u2019est que nous ne pouvons d\u00e9montrer les d\u00e9terminismes socio-\u00e9conomiques et politico-culturels qui ont produit cette r\u00e9miniscence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">S\u2019il y a co\u00efncidence, c\u2019est presque au sens g\u00e9om\u00e9trique. Nous pensons qu\u2019au-del\u00e0 de Cassavetes, l\u2019artisanat devait retrouver une importance, m\u00eame souterraine, dans le milieu artistique, en raison de sa position m\u00e9diane entre l\u2019homme et la technique ; mais aussi parce que l\u2019antagonisme de principe qui, \u00e0 travers le pouvoir religieux, bornait au Moyen \u00c2ge l\u2019\u00e9volution du mode cr\u00e9atif artisanal n\u2019op\u00e8re plus. Il laisse libre un champ d\u2019investigations techniques et spirituelles propre \u00e0 remettre en valeur l\u2019essentiel du mode originel : un mode de vie et de travail artistique.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">ARTISANAT TRANSCEND\u00c9 (DU PALLIATIF AU D\u00c9TERMINISME)<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le bricoleur du cin\u00e9ma devient un grand artiste, un ma\u00eetre incontest\u00e9 du cin\u00e9ma ind\u00e9pendant. Larry Kardish, conservateur au d\u00e9partement cin\u00e9ma du Museum of Modern Art de New York, l\u2019explique :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Il ne se faisait pas une id\u00e9e exag\u00e9r\u00e9e de son r\u00f4le dans le cin\u00e9ma am\u00e9ricain, mais il \u00e9tait conscient de travailler dans un domaine dans lequel peu de cin\u00e9astes s\u2019\u00e9taient aventur\u00e9s.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-117\" id=\"appel-117\">117<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cassavetes tient le r\u00f4le d\u2019une sorte de messie, pr\u00eat \u00e0 risquer les pr\u00e9rogatives que les autres cin\u00e9astes conservent jalousement. \u00c0 la question \u00ab<em> Y a-t-il beaucoup de cin\u00e9astes comme toi ici ?<\/em> \u00bb, il r\u00e9pond :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Sans m\u2019\u00e9riger en mod\u00e8le parfait, personne ne veut courir le risque. Tous disent : je veux le faire, et ils le pourraient, mais ils ne le font pas.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et il ajoute :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> C\u2019est l\u2019argent\u2026 Ils devraient se priver\u2026<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-118\" id=\"appel-118\">118<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cassavetes, lui, se prive et se d\u00e9brouille. Gr\u00e2ce \u00e0 la rigueur et \u00e0 la volont\u00e9, le palliatif artisanal des d\u00e9buts prend une forme plus d\u00e9finitive. Le cas de <em>Husbands<\/em> \u2014 montr\u00e9, vendu au studio, puis remont\u00e9 dans une version enti\u00e8rement diff\u00e9rente \u2014 t\u00e9moigne de l\u2019habilet\u00e9 finalement acquise par Cassavetes dans les affaires cin\u00e9matographiques. Al Ruban le dit \u00e0 sa mani\u00e8re :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> C\u2019\u00e9tait un grand cr\u00e9ateur, mais c\u2019\u00e9tait aussi le meilleur marchand de tapis que j\u2019ai jamais rencontr\u00e9 ; s\u2019il en avait eu l\u2019occasion, il aurait pu \u00eatre directeur de studio ; en fait, il \u00e9tait directeur de son studio.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-119\" id=\"appel-119\">119<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce talent pour conjuguer les affaires et l\u2019art est le vrai garant de son ind\u00e9pendance et, \u00e0 travers elle, du mode communautaire ou familial : un aspect primordial de son artisanat qui, de palliatif, devient un d\u00e9terminisme absolu. Cassavetes en a pleinement conscience :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Ce n\u2019est pas que l\u2019artiste rencontre des obstacles ; il se les cr\u00e9e.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-120\" id=\"appel-120\">120<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il rend compte ainsi du parcours artistique qu\u2019il s\u2019est forg\u00e9, en pleine conscience de sa m\u00e9thode et des choix de travail et de vie qu\u2019il a faits.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les raisons et la forme de l\u2019engagement se transforment. La mani\u00e8re artisanale, d\u2019abord simple palliatif aux difficult\u00e9s \u00e9conomiques du tournage, trouve peu \u00e0 peu son accomplissement ; bient\u00f4t, elle d\u00e9termine l\u2019\u0153uvre : elle en devient le premier parti pris artistique. L\u2019artisanat organise le travail de l\u2019artiste et sa vie, sans ali\u00e9ner l\u2019un ni l\u2019autre \u00e0 un ordre \u00e9tabli, \u00e9tranger aux motivations de la \u00ab famille \u00bb. Cette forme ancestrale de subsistance artistique lui assure au contraire l\u2019autonomie face aux puissants groupes financiers du cin\u00e9ma, auxquels il r\u00e9siste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La situation communautaire, familiale et ind\u00e9pendante dans laquelle il se trouve est pour lui la meilleure fa\u00e7on d\u2019atteindre cette \u00ab<em> v\u00e9rit\u00e9 intime<\/em> \u00bb qu\u2019il dit rechercher dans son travail. Cette qu\u00eate instaure une autre approche de la conception artistique, un nouveau mode de vie et de travail cr\u00e9atif. Elle d\u00e9passe l\u2019image d\u2019une lutte pour des valeurs de vie essentielles, et devient celle d\u2019un combat pour le r\u00e9tablissement de valeurs artistiques plus proches de la vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous assimilons donc cette \u00ab<em> v\u00e9rit\u00e9 intime<\/em> \u00bb \u00e0 une forme d\u2019artisanat transcend\u00e9e par l\u2019art et par l\u2019individu artiste, qui concilie un \u00ab<em> minimum de r\u00e9ussite sociale et financi\u00e8re<\/em> \u00bb avec les exigences de libert\u00e9 de l\u2019art. En ce sens, l\u2019artisanat aboutit \u00e0 une forme de compromis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aucun document ne t\u00e9moigne que Cassavetes ait lui-m\u00eame rapproch\u00e9 son travail de l\u2019id\u00e9e d\u2019artisanat. C\u2019est pourquoi la notion de transcendance nous para\u00eet f\u00e9conde : elle conf\u00e8re \u00e0 son engagement une port\u00e9e sup\u00e9rieure, sans exiger que l\u2019int\u00e9ress\u00e9 ait parfaitement identifi\u00e9 son propre parcours. Gageons tout de m\u00eame que son intuition, rest\u00e9e muette sur ce point, lui en laissait entrevoir l\u2019aboutissement. Ce que nous avons appel\u00e9 son \u00ab chemin id\u00e9al \u00bb \u2014 le sens de sa qu\u00eate et de sa r\u00e9v\u00e9lation, son devenir \u2014 pourrait bien s\u2019inscrire dans cette lutte, consciente ou intuitive, pour l\u2019\u00e9laboration d\u2019un artisanat artistique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Car, nous l\u2019avons vu, le rapprochement ne para\u00eet pas infond\u00e9 sur le plan analytique, si l\u2019on tient compte de la diff\u00e9rence de m\u00e9dium et de l\u2019\u00e9volution possible de ce mode de production. L\u2019id\u00e9e d\u2019un artisanat \u00ab transcend\u00e9 \u00bb par l\u2019artiste \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire revaloris\u00e9 selon son \u00e9thique \u2014 nous semble d\u00e8s lors proposer cette nouvelle voie de cr\u00e9ation qu\u2019imaginaient Thierry Jousse et Raymond Lef\u00e8vre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Reconnaissons-le cependant : seule notre intime conviction nous autorise \u00e0 formuler ce jugement. John Cassavetes est non seulement un artiste, mais aussi un artisan.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">CONCLUSION<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le travail de Cassavetes n\u2019est qu\u2019un reflet de ce que peut \u00eatre l\u2019exploitation de ce mode de production familial, communautaire, ind\u00e9pendant et commercial qu\u2019est l\u2019artisanat. L\u2019exemple qu\u2019il offre n\u2019a rien d\u2019invariable : dans l\u2019id\u00e9e m\u00eame de transcendance, le contexte de lieu et de temps joue au contraire un r\u00f4le pr\u00e9pond\u00e9rant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019artisanat \u00ab transcend\u00e9 \u00bb pourrait d\u00e9signer l\u2019application de valeurs artisanales choisies et transform\u00e9es par le cin\u00e9aste, par l\u2019artiste, pour replacer ce mode de production dans son propre contexte et dans une d\u00e9marche personnelle, et en faire ainsi un mode cr\u00e9atif.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le cin\u00e9ma artisanal \u00ab transcend\u00e9 \u00bb ne se d\u00e9finit donc pas par une tradition : il est \u00e0 d\u00e9couvrir dans l\u2019avenir plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 reconna\u00eetre dans l\u2019histoire. Les \u0153uvres de Cassavetes, comme celles de Jean Vigo, de Marcel L\u2019Herbier ou d\u2019autres encore, n\u2019en sont pas moins d\u2019un int\u00e9r\u00eat saisissant : elles marquent une voie dont on ne conna\u00eet pr\u00e9cis\u00e9ment ni les tenants \u2014 l\u2019histoire des premiers artisans libres est bien lointaine \u2014 ni les aboutissants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette voie reste novatrice dans un monde industriel pr\u00e9matur\u00e9ment vieilli, ou retomb\u00e9 en enfance, comme le laisse entendre Serge Daney dans son <em>Itin\u00e9raire d\u2019un cin\u00e9-fils<\/em>. Dans la perspective d\u2019un artisanat \u00ab transcend\u00e9 \u00bb, elle abolit le vieil antagonisme entre l\u2019art et l\u2019artisanat, et permet d\u2019identifier pour le cin\u00e9ma une notion nouvelle : celle de l\u2019\u00ab artiste-artisan \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"conclusion\">4. Conclusion<\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"une-pratique-creatrice\">Une pratique cr\u00e9atrice<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En comparant le travail de Cassavetes \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019artisanat, nous ne voulions pas seulement souligner une s\u00e9rie d\u2019analogies entre des modes de production, mais appr\u00e9cier la possibilit\u00e9 d\u2019une corr\u00e9lation entre art et artisanat dans le champ artistique d\u2019aujourd\u2019hui \u2014 et, partant, reconsid\u00e9rer la place du mode artisanal dans les arts, et d\u2019abord au cin\u00e9ma. Cette remise en question soul\u00e8ve, bien s\u00fbr, de nombreuses interrogations quant au sens \u00e0 lui donner.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si Cassavetes d\u00e9veloppe au cin\u00e9ma une mani\u00e8re qui touche par certains points \u00e0 une dimension artisanale, c\u2019est que nous envisageons l\u2019artisanat sur une voie o\u00f9 l\u2019ouvrage devient plus cr\u00e9atif que productif. Cette transformation ne fait plus de l\u2019art et de l\u2019artisanat deux termes oppos\u00e9s ; elle en dessine les diff\u00e9rences. Ce sont elles dont nous avons tent\u00e9, \u00e0 travers l\u2019\u0153uvre de Cassavetes, de mesurer la port\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019artisan travaille sous l\u2019influence constante du social, dans un milieu pr\u00e9cis pour lequel et avec lequel il \u0153uvre, vit et cr\u00e9e. L\u2019artiste semble \u00e9voluer dans une plus grande instabilit\u00e9 : les rep\u00e8res sociaux qui le situent n\u2019ont de prise sur lui que par r\u00e9sonance. L\u2019hypoth\u00e8se qui nous int\u00e9resse, \u00e0 travers cette r\u00e9\u00e9valuation du travail artisanal, est pr\u00e9cis\u00e9ment celle d\u2019une revalorisation sociale de l\u2019art.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un certain \u00ab go\u00fbt de terroir \u00bb ne saurait \u00eatre absent du travail d\u2019un \u00ab artiste-artisan \u00bb moderne. Le n\u00e9ant, terrain de toutes les r\u00e9sonances du cr\u00e9ateur, se r\u00e9duit alors, pour l\u2019artisan, \u00e0 la taille d\u2019un quartier, d\u2019un village, d\u2019une campagne, d\u2019un pays. \u00c0 la diff\u00e9rence de l\u2019artiste moderne, universel, dont la voie cr\u00e9ative ne souffre aucune borne, l\u2019artisan s\u2019en donne : son travail se d\u00e9finit dans un environnement pr\u00e9cis. Cassavetes ne s\u2019\u00e9loigne jamais de New York ou de Los Angeles \u2014 sinon pour tourner la fin de<em> Husbands<\/em> \u00e0 Londres, dont on ne voit qu\u2019un h\u00f4tel, un bar et un casino. Les artisans du Moyen \u00c2ge, lorsqu\u2019ils ne sont pas fix\u00e9s \u00e0 vie dans un village, s\u2019en vont, besace \u00e0 l\u2019\u00e9paule, proposer leurs services ; mais leurs p\u00e9r\u00e9grinations se limitent \u00e0 une r\u00e9gion, rarement plus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aujourd\u2019hui comme hier, le champ d\u2019action de l\u2019artisan reste g\u00e9ographiquement limit\u00e9, et le lien social qu\u2019il noue avec son environnement est peut-\u00eatre plus \u00e9troit, du fait d\u2019une plus grande interaction. C\u2019est l\u2019un des param\u00e8tres essentiels de cette diff\u00e9rence, qui nous semble commander une grande part des comportements cr\u00e9atifs de l\u2019\u00ab artiste-artisan \u00bb \u2014 sans alt\u00e9rer en rien son intention premi\u00e8re : la d\u00e9couverte de l\u2019\u00eatre \u00e0 travers une expression enfin personnelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u00ab artiste-artisan \u00bb entretient aussi avec le m\u00e9tier de l\u2019art un rapport plus sensible qu\u2019intellectuel : une sorte de retour aux sources, vers la mati\u00e8re de son \u0153uvre, vers la dimension \u00ab qualitative \u00bb de son travail, parfois n\u00e9glig\u00e9e par les artistes au profit de la th\u00e9orie. Larry Kardish dit de Cassavetes :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab<em style=\"font-style:italic\"> Il savait quand le jeu des acteurs, les mouvements de cam\u00e9ra marchaient, il savait aussi quand \u00e7a ne marchait pas, mais il trouvait difficile d\u2019expliquer pourquoi.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-121\" id=\"appel-121\">121<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Depuis le d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, les artistes ont int\u00e9gr\u00e9 le champ intellectuel, dont l\u2019art est devenu l\u2019un des moteurs. La volont\u00e9 l\u00e9gitime de repousser toujours plus loin les limites de la cr\u00e9ation a conduit l\u2019artiste vers un art sans objet mat\u00e9riel, vers un autre rapport au monde. Ce bouleversement est un ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e0 analyser plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 critiquer ; il nous semble n\u00e9anmoins que le sensible, l\u2019intuition, y ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9laiss\u00e9s. C\u2019est le second param\u00e8tre de la diff\u00e9rence entre l\u2019artiste et l\u2019\u00ab artiste-artisan \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une longue \u00e9tude des diff\u00e9rences entre l\u2019art et l\u2019artisanat nous \u00e9clairerait plus pr\u00e9cis\u00e9ment sur l\u2019id\u00e9e d\u2019une revalorisation artistique de l\u2019artisanat. Contentons-nous, pour l\u2019heure, de l\u2019id\u00e9e d\u2019une diff\u00e9rence moins radicale qu\u2019on ne le pense \u2014 celle que le travail de Cassavetes nous a permis d\u2019aborder.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"une-autre-voie\">Une autre voie<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous ne pr\u00e9tendons pas que l\u2019exemple de Cassavetes, si riche soit-il, puisse fixer les \u00e9l\u00e9ments d\u2019une d\u00e9finition du cin\u00e9ma artisanal. Notre d\u00e9marche ne vise pas non plus \u00e0 ajouter une cat\u00e9gorie \u00e0 celles qui existent d\u00e9j\u00e0, mais plut\u00f4t \u00e0 permettre une meilleure compr\u00e9hension de certaines \u0153uvres, par la prise en compte d\u2019un processus de cr\u00e9ation diff\u00e9rent, non standardis\u00e9. Appliquer la notion d\u2019artisanat au cin\u00e9ma impose de toute fa\u00e7on d\u2019en r\u00e9\u00e9valuer le sens commun.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous avons esquiss\u00e9, \u00e0 propos de Cassavetes, l\u2019id\u00e9e d\u2019une transcendance des valeurs artisanales, sans affirmer que l\u2019alternative propos\u00e9e par son \u0153uvre soit l\u2019exemple de r\u00e9f\u00e9rence d\u2019une telle d\u00e9marche. Une r\u00e9flexion approfondie, confrontant plusieurs exemples et tous les points de vue possibles, \u00e9tablirait mieux que la pr\u00e9sente \u00e9tude la r\u00e9alit\u00e9 de cette proposition, qui n\u2019est qu\u2019une \u00e9bauche.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce travail ne pr\u00e9tend donc pas exag\u00e9rer l\u2019int\u00e9r\u00eat de cette autre voie face aux probl\u00e8mes de la cr\u00e9ation cin\u00e9matographique industrielle \u2014 probl\u00e8mes qui, comme aux premiers temps de l\u2019artisanat, naissent directement des contraintes du mode de production et reproduisent exactement le m\u00eame type d\u2019ali\u00e9nation, transpos\u00e9 en plein \u00ab lib\u00e9ralisme \u00e9conomique \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une analyse \u00e9conomique des probl\u00e8mes de l\u2019industrie \u2014 course au profit, co\u00fbts de production d\u00e9lirants, sujets d\u00e9risoires, politique des gros budgets et des films \u00e0 sensations \u2014 annoncerait sans doute l\u2019avenir d\u2019un cin\u00e9ma redevenu spectacle de foire : sans mythe, sans histoire, sans \u00e9motion, mais primitivement sensationnel, tel un grand man\u00e8ge, \u00e0 la mani\u00e8re de Disneyland ou de la G\u00e9ode. Elle montrerait l\u2019imminence, et la splendeur, du fiasco vers lequel se dirigent l\u2019industrie et ses consommateurs, si une br\u00e8che ne s\u2019ouvre pas rapidement dans ce pan d\u2019\u00ab inconscience collective \u00bb. Cette br\u00e8che, selon nous, ne saurait prendre que la forme d\u2019un artisanat.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent, on peut imaginer qu\u2019un artisanat \u00ab transcend\u00e9 \u00bb puisse se substituer \u00e0 un mode industriel dangereux. Son d\u00e9veloppement exigerait toutefois une restructuration profonde du syst\u00e8me, et une difficile transformation des habitudes de consommation que celui-ci a engendr\u00e9es ; une concertation g\u00e9n\u00e9rale serait n\u00e9cessaire pour en jeter les bases.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il faudrait maintenir un mode de fabrication industriel pour les produits de base du cin\u00e9ma \u2014 la pellicule, les appareils de prise de vues, etc. \u2014, ce qui supposerait une certaine rentabilit\u00e9 de cette industrie, afin qu\u2019elle ne p\u00e9riclite pas, sans pour autant nuire \u00e0 l\u2019esprit artisanal. Il faudrait aussi repenser tout le syst\u00e8me d\u2019exploitation pour le rendre moins d\u00e9pendant du profit, plus libre : en le liant directement aux entreprises artisanales de production et de r\u00e9alisation, sous le contr\u00f4le d\u2019une loi de type anti-trust, ou en r\u00e9unissant les exploitants au sein d\u2019associations r\u00e9gies par la loi de 1901 et strictement r\u00e9glement\u00e9es. Tous les exploitants, priv\u00e9s ou non, auraient pour mission de faciliter l\u2019acc\u00e8s des films aux salles et de garantir une gestion \u00e9quitable de tous les genres. Sans transformer les salles en mus\u00e9es, l\u2019exemple des cin\u00e9math\u00e8ques pourrait servir \u00e0 constituer un tel r\u00e9seau, destin\u00e9 \u00e0 montrer et \u00e0 rentabiliser les films dans des limites raisonnables, mais aussi \u00e0 permettre toutes sortes d\u2019aides.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019id\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale d\u2019une telle d\u00e9marche est, bien s\u00fbr, d\u2019arracher le film aux contingences mercantiles dont il est l\u2019objet depuis trop longtemps, tout en assurant au cin\u00e9aste ses moyens de subsistance \u2014 en revalorisant, voire en r\u00e9formant, la notion de m\u00e9tier.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"le-cinema-des-hommes\">Le cin\u00e9ma des hommes<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plusieurs exemples viennent d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019esprit : ceux de nombreux cin\u00e9astes africains qui, pour donner \u00e0 leur pays un cin\u00e9ma d\u2019expression, ont renonc\u00e9 aux m\u00e9thodes et aux co\u00fbts de la production industrielle pour adopter une forme artisanale. M\u00eame si elle se distingue de celle de Cassavetes par sa dimension nationale, cette forme retrouve d\u2019autant plus directement la forme artisanale originelle, propre au d\u00e9veloppement des arts dans ces pays, et renouvelle d\u2019autant le mode classique de production et de cr\u00e9ation au cin\u00e9ma.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u2019autres grands cin\u00e9astes \u2014 plus grands par leur talent que par leur place au box-office \u2014, tels Jean Eustache, Philippe Garrel, Jean-Fran\u00e7ois St\u00e9venin ou Patrick Grandperret en France, m\u00e9riteraient qu\u2019on s\u2019arr\u00eate sur leur m\u00e9thode. Sans pr\u00e9juger qu\u2019elle corresponde exactement \u00e0 l\u2019artisanat \u00ab transcend\u00e9 \u00bb de Cassavetes, nous savons que l\u2019ind\u00e9pendance, le travail collectif et les autres valeurs d\u00e9j\u00e0 d\u00e9crites y sont pr\u00e9sents, et que leurs noms auraient leur place dans une \u00e9tude approfondie du cin\u00e9ma artisanal. Dans un long entretien aux <em>Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, Jean-Fran\u00e7ois St\u00e9venin met l\u2019accent sur les liens qui unissent ces cin\u00e9astes :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\" style=\"font-style:normal\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00ab <em style=\"font-style:italic\">On fait la bouffe, on aime bien rester ensemble, on aime bien qu\u2019il n\u2019y ait pas d\u2019heure, on monte vingt heures par jour, chaque fois qu\u2019il y a un film, il y a deux ou trois enfants qui naissent. \u00c7a marche \u00e0 base de complicit\u00e9s forcen\u00e9es. S\u2019il y a des correspondances entre son cin\u00e9ma et le n\u00f4tre, ce n\u2019est pas par hasard. Ce sont des mecs qui se serrent les coudes autour du film, c\u2019est une fa\u00e7on de s\u2019appuyer sur les gens qui bossent avec vous, non pas parce que vous \u00eates g\u00e9nial, mais parce que vous donnez envie de quelque chose, que vous cr\u00e9ez une d\u00e9multiplication du d\u00e9sir.<\/em> \u00bb<sup><a href=\"#note-122\" id=\"appel-122\">122<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019un d\u2019eux constitue un exemple incontournable : Nanni Moretti, en Italie. L\u2019exp\u00e9rience artisanale de ce cin\u00e9aste de la troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration apr\u00e8s le n\u00e9or\u00e9alisme nous para\u00eet sans conteste l\u2019une des plus abouties en mati\u00e8re d\u2019autonomie. Alors qu\u2019il autofinance d\u00e9j\u00e0 ses films et ceux de ses amis, il rach\u00e8te l\u2019une des plus vieilles salles de Rome, ce qui lui permet d\u2019organiser l\u2019exploitation et de rentabiliser lui-m\u00eame ses films. Comme tous ces cin\u00e9astes, Moretti tente l\u2019aventure d\u2019un parcours individuel et s\u2019en remet \u00e0 ses propres qualit\u00e9s d\u2019entrepreneur, \u00e0 son savoir-faire, \u00e0 sa d\u00e9votion pour son m\u00e9tier \u2014 \u00e0 l\u2019inverse des financiers habituels du cin\u00e9ma, qui s\u2019en remettent aux sp\u00e9cialistes, aux audits et aux machines pour garantir le profit de leurs films. Pouss\u00e9 par les n\u00e9cessit\u00e9s de la passion, Moretti accomplit, autant que Cassavetes, Garrel ou les autres, un parcours vers des ressources proprement \u00ab humaines \u00bb \u2014 l\u00e0 encore sans commune mesure avec une industrie qui aplanit toute individualit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce retour sur soi des \u00ab cin\u00e9astes-artisans \u00bb n\u2019est en rien, selon nous, l\u2019expression d\u2019un \u00e9go\u00efsme ; il t\u00e9moigne au contraire d\u2019une plus grande tol\u00e9rance, propre \u00e0 ouvrir sur une dimension humaine insoup\u00e7onn\u00e9e dans le cin\u00e9ma industriel. Comme l\u2019exemple de Cassavetes nous l\u2019a montr\u00e9, cette tol\u00e9rance se retrouve dans la forme comme dans les sujets de ces films. Sans doute pour des raisons de budget, mais pas seulement, ces cin\u00e9astes se tournent le plus souvent vers l\u2019homme et ses m\u00e9andres, dans un rapport au monde que l\u2019art rend plus \u00e9troit.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"annexes\">Annexes<\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"bibliographie\">Bibliographie<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>(liste non exhaustive)<\/em><\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Ouvrages consacr\u00e9s \u00e0 John Cassavetes<\/h4>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>GAVRON Laurence et LENOIR Denis,<em> John Cassavetes<\/em>, Paris, Rivages, coll. \u00ab Rivages\/Cin\u00e9ma \u00bb, 1986.<\/li>\n\n<li>JOUSSE Thierry,<em> John Cassavetes<\/em>, Paris, \u00c9ditions de l\u2019\u00c9toile \/ Cahiers du cin\u00e9ma, coll. \u00ab Auteurs \u00bb, 1989.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Articles consacr\u00e9s \u00e0 John Cassavetes<\/h4>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>COMOLLI Jean-Louis, \u00ab Dos \u00e0 dos \u00bb,<em> Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 205, octobre 1968.<\/li>\n\n<li>JORDAN Isabelle, \u00ab Le mime et le geste \u00bb,<em> Positif<\/em>, n\u00b0 180, juin 1976.<\/li>\n\n<li>LARDEAU Yann, \u00ab Le bal des vauriens \u00bb,<em> Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 289, juin 1978.<\/li>\n\n<li>LARDEAU Yann, \u00ab Flux d\u2019amour \u00bb,<em> Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 367, janvier 1985.<\/li>\n\n<li>LEF\u00c8VRE Raymond, \u00ab Des films sous influences \u00bb,<em> Cin\u00e9ma 77<\/em>, n\u00b0 218, f\u00e9vrier 1977.<\/li>\n\n<li>LEF\u00c8VRE Raymond, \u00ab Une des dates les plus importantes du cin\u00e9ma am\u00e9ricain \u00bb,<em> L\u2019Avant-Sc\u00e8ne Cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 197, d\u00e9cembre 1977.<\/li>\n\n<li>MARCORELLES Louis, \u00ab L\u2019exp\u00e9rience Shadows \u00bb,<em> Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 119, mai 1961.<\/li>\n\n<li>PIERRE Sylvie, \u00ab Autour du vide \u00bb,<em> Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 205, octobre 1968.<\/li>\n\n<li>SIMSOLO No\u00ebl, \u00ab Notes sur le cin\u00e9ma de J. Cassavetes \u00bb,<em> Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 288, mai 1978.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Entretiens avec John Cassavetes<\/h4>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>\u00ab Derri\u00e8re la cam\u00e9ra \u00bb,<em> Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 119, mai 1961.<\/li>\n\n<li>\u00ab Une mani\u00e8re de vivre \u00bb, entretien avec Andr\u00e9 S. Labarthe,<em> Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 205, octobre 1968.<\/li>\n\n<li>\u00ab Entretien avec John Cassavetes \u00bb, par Michel Ciment et Michael Henry,<em> Positif<\/em>, n\u00b0 180, juin 1976.<\/li>\n\n<li>\u00ab Entretien avec John Cassavetes \u00bb, par Jonathan Farren,<em> Cin\u00e9ma 77<\/em>, n\u00b0 218, f\u00e9vrier 1977.<\/li>\n\n<li>\u00ab John Cassavetes \u00e0 Los Angeles \u00bb, entretien avec Laurence Gavron,<em> Positif<\/em>, n\u00b0 205, avril 1978.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Entretiens avec ses proches<\/h4>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>\u00ab Avec Gena Rowlands \u00bb, entretien par Claire Clouzot,<em> \u00c9cran 76<\/em>, n\u00b0 49, juillet 1976.<\/li>\n\n<li>\u00ab Gena, Mabel, Myrtle, Gloria et les autres \u00bb, entretien avec Gena Rowlands par Marie Colmant,<em> Lib\u00e9ration<\/em>, 13 mai 1992.<\/li>\n\n<li>\u00ab John Cassavetes, mon mentor \u00bb, entretien avec Martin Scorsese par B\u00e9r\u00e9nice Reynaud,<em> Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 417, mars 1989.<\/li>\n\n<li>\u00ab Cassavetes, une aventure am\u00e9ricaine \u00bb, entretien avec Larry Kardish par B\u00e9r\u00e9nice Reynaud,<em> Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 417, mars 1989.<\/li>\n\n<li>\u00ab Tout, plus le reste \u00bb, entretien avec Al Ruban par B\u00e9r\u00e9nice Reynaud,<em> Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 417, mars 1989.<\/li>\n\n<li>\u00ab L\u2019envie d\u2019avoir envie \u00bb, entretien avec Jean-Fran\u00e7ois St\u00e9venin par Michel Chevrie,<em> Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 417, mars 1989.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e9nario et d\u00e9coupage<\/h4>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>\u00ab Shadows \u00bb, d\u00e9coupage apr\u00e8s montage d\u00e9finitif et dialogues in extenso, r\u00e9daction par Annie et Abraham Segal,<em> L\u2019Avant-Sc\u00e8ne Cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 197, d\u00e9cembre 1977.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Ouvrages consacr\u00e9s au cin\u00e9ma<\/h4>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>BONITZER Pascal, \u00ab Une certaine tendance du cin\u00e9ma am\u00e9ricain \u00bb,<em> Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 382, avril 1986.<\/li>\n\n<li>BOUJUT Michel (dir.),<em> Europe-Hollywood et retour<\/em>, Paris, Autrement.<\/li>\n\n<li>L\u2019HERBIER Marcel,<em> La T\u00eate qui tourne<\/em>.<\/li>\n\n<li>LHERMINIER Pierre,<em> Jean Vigo<\/em>, Paris, P. Lherminier \/ Film\u00e9dition, coll. \u00ab Cin\u00e9ma classique \u00bb, 1984.<\/li>\n\n<li>MITRY Jean,<em> Histoire du cin\u00e9ma. Art et industrie, 1895-1915<\/em>, t. I, Paris, \u00c9ditions universitaires.<\/li>\n\n<li>NOGUEZ Dominique,<em> Le Cin\u00e9ma, autrement<\/em>, Paris, \u00c9ditions du Cerf, \u00e9d. revue et augment\u00e9e, 1987.<\/li>\n\n<li>NOGUEZ Dominique,<em> Une renaissance du cin\u00e9ma. Le cin\u00e9ma \u00ab underground \u00bb am\u00e9ricain<\/em>, Paris, Klincksieck.<\/li>\n\n<li>RABOURDIN Dominique (dir.),<em> La Politique des auteurs<\/em>, Paris, \u00c9ditions de l\u2019\u00c9toile \/ Cahiers du cin\u00e9ma, 1972.<\/li>\n\n<li>SADOUL Georges,<em> Histoire g\u00e9n\u00e9rale du cin\u00e9ma. L\u2019invention du cin\u00e9ma, 1832-1897<\/em>, Paris, Deno\u00ebl, 1948.<\/li>\n\n<li>WEINBERG Herman G., \u00ab Lettre de New York \u00bb,<em> Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 7, d\u00e9cembre 1951.<\/li>\n\n<li>WYN Michel,<em> Le Cin\u00e9ma et ses techniques<\/em>, Paris, \u00c9ditions techniques europ\u00e9ennes, 4<sup>e<\/sup> \u00e9d., 1972.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Ouvrages consacr\u00e9s \u00e0 l\u2019histoire de l\u2019art<\/h4>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>BARRAL I ALTET Xavier (dir.),<em> Artistes, artisans et production artistique au Moyen \u00c2ge<\/em>, colloque international, vol. I, Paris, Picard, 1986.<\/li>\n\n<li>FAURE \u00c9lie,<em> L\u2019Esprit des formes<\/em>, 2 vol., Paris, Le Livre de Poche, 1976.<\/li>\n\n<li>LACROIX Paul,<em> Les Arts et M\u00e9tiers au Moyen \u00c2ge<\/em>, Paris, Firmin-Didot, 1887.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Documents audiovisuels<\/h4>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>LABARTHE Andr\u00e9 S.,<em> John Cassavetes<\/em>, s\u00e9rie \u00ab Cin\u00e9astes de notre temps \u00bb (Domaine am\u00e9ricain, 6), production Janine Bazin et Andr\u00e9 S. Labarthe, 48 min ; 1<sup>re<\/sup> partie Hollywood, 1965 ; 2<sup>e<\/sup> partie Paris, 1968.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>BOUTANG Pierre-Andr\u00e9 et RABOURDIN Dominique,<em> Serge Daney. Itin\u00e9raire d\u2019un cin\u00e9-fils<\/em>, entretien avec R\u00e9gis Debray, s\u00e9rie \u00ab Oc\u00e9aniques \u00bb, FR3 \u2013 La Sept \u2013 Sodaperaga, 3 parties, 3 h, mai 1992.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"filmographie-de-john-cassavetes\">Filmographie de John Cassavetes<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>(films r\u00e9alis\u00e9s \u2014 pour le d\u00e9tail des \u00e9quipes techniques et des distributions, on se reportera aux filmographies des ouvrages de Thierry Jousse et de Laurence Gavron)<\/em><\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">1958-1959 \u2014 New York<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Shadows<\/em><br>R\u00e9alisation et sc\u00e9nario : John Cassavetes (d\u2019apr\u00e8s une \u00ab improvisation \u00bb dramatique).<br>16 mm gonfl\u00e9 en 35 mm, noir et blanc ; 60 min (version de 1958), 87 min (version de 1959).<br>Production : Maurice McEndree et Nikos Papatakis pour Gena Production ; producteur associ\u00e9 : Seymour Cassel pour Lion International Films Ltd, puis Faces International Films, Inc.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">1961 \u2014 premier film de studio<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Too Late Blues<\/em> (<em>La Ballade des sans-espoir<\/em>)<br>Mise en sc\u00e8ne : John Cassavetes ; sc\u00e9nario : Richard Carr et John Cassavetes.<br>35 mm, noir et blanc, 103 min.<br>Production : John Cassavetes pour Paramount.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">1963 \u2014 second film de studio<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>A Child Is Waiting<\/em> (<em>Un enfant attend<\/em>)<br>Mise en sc\u00e8ne : John Cassavetes ; sc\u00e9nario : Abby Mann.<br>35 mm, 102 min.<br>Production : Stanley Kramer pour United Artists.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">1968 \u2014 Los Angeles<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Faces<\/em><br>R\u00e9alisation et sc\u00e9nario : John Cassavetes (d\u2019apr\u00e8s une \u00ab improvisation \u00bb dramatique).<br>16 mm gonfl\u00e9 en 35 mm, noir et blanc ; 220 min (mars 1968), puis 129 min (ao\u00fbt 1968).<br>Production : Maurice McEndree, Al Ruban (financement ind\u00e9pendant) pour Faces International Films, Inc.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">1970 \u2014 New York et Londres<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Husbands<\/em><br>R\u00e9alisation et sc\u00e9nario : John Cassavetes (d\u2019apr\u00e8s une \u00ab improvisation \u00bb dramatique).<br>35 mm, couleur ; 240 min \u00e0 l\u2019origine selon Ben Gazzara, 154 min au festival de San Francisco, 142 min en version commerciale.<br>Production : Al Ruban et Sam Shaw (financement de l\u2019Italien Bino Cicogna, selon Al Ruban) ; vendu \u00e0 Columbia Pictures pour l\u2019exploitation.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">1971 \u2014 New York et Los Angeles<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Minnie and Moskowitz<\/em> (<em>Ainsi va l\u2019amour<\/em>)<br>R\u00e9alisation et sc\u00e9nario : John Cassavetes.<br>35 mm, Technicolor, 115 min.<br>Production : Al Ruban, Paul Donnelly (financement ind\u00e9pendant) pour Universal (commande sans condition).<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">1974<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>A Woman Under the Influence<\/em> (<em>Une femme sous influence<\/em>)<br>R\u00e9alisation et sc\u00e9nario : John Cassavetes (d\u2019apr\u00e8s une \u00ab improvisation \u00bb dramatique).<br>35 mm, couleur, 146 min.<br>Production : Sam Shaw (financement et exploitation ind\u00e9pendants) pour Faces International Films, Inc.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">1976-1978 \u2014 Los Angeles<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>The Killing of a Chinese Bookie<\/em> (<em>Meurtre d\u2019un bookmaker chinois<\/em>, d\u2019abord sorti en France sous le titre<em> Le Bal des vauriens<\/em>)<br>R\u00e9alisation et sc\u00e9nario : John Cassavetes (d\u2019apr\u00e8s une \u00ab improvisation \u00bb dramatique).<br>35 mm, couleur ; 135 min (version de 1976), 108 min (version de 1978).<br>Production : Al Ruban (financement ind\u00e9pendant) pour Faces Distribution Corporation.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">1977<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Opening Night<\/em><br>R\u00e9alisation et sc\u00e9nario : John Cassavetes (d\u2019apr\u00e8s une \u00ab improvisation \u00bb dramatique).<br>35 mm, couleur, 144 min.<br>Production : Al Ruban et Sam Shaw (financement ind\u00e9pendant) pour Faces International Films, Inc.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">1980 \u2014 New York<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Gloria<\/em><br>R\u00e9alisation et sc\u00e9nario : John Cassavetes.<br>35 mm, couleur, 121 min.<br>Production : Sam Shaw pour Columbia (commande).<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">1984 \u2014 Los Angeles<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Love Streams<\/em> (<em>Torrents d\u2019amour<\/em>)<br>R\u00e9alisation : John Cassavetes ; sc\u00e9nario : Ted Allan et John Cassavetes, d\u2019apr\u00e8s la pi\u00e8ce de Ted Allan.<br>35 mm, couleur, 141 min.<br>Production : Al Ruban pour Cannon Group (commande).<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">1986<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Big Trouble<\/em><br>R\u00e9alisation : John Cassavetes ; sc\u00e9nario : Warren Bogle.<br>35 mm, couleur, 93 min.<br>Production : Columbia.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"notes\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-1\"><a href=\"#appel-1\">1.<\/a> \u00ab Shadows \u00bb, d\u00e9coupage apr\u00e8s montage d\u00e9finitif et dialogues in extenso, r\u00e9daction du d\u00e9coupage par Annie et Abraham Segal,<em> L\u2019Avant-Sc\u00e8ne Cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 197, d\u00e9cembre 1977.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-2\"><a href=\"#appel-2\">2.<\/a> Laurence Gavron et Denis Lenoir,<em> John Cassavetes<\/em>, Paris, Rivages, coll. \u00ab Rivages\/Cin\u00e9ma \u00bb, 1986, p. 165.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-3\"><a href=\"#appel-3\">3.<\/a> Le mot est emprunt\u00e9 \u00e0 L. Gavron,<em> op. cit.<\/em>, p. 165.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-4\"><a href=\"#appel-4\">4.<\/a> Thierry Jousse, <em>John Cassavetes<\/em>, Paris, \u00c9ditions de l\u2019\u00c9toile \/ Cahiers du cin\u00e9ma, coll. \u00ab Auteurs \u00bb, 1989, p. 146.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-5\"><a href=\"#appel-5\">5.<\/a> <em>The Front<\/em> (<em>Le Pr\u00eate-nom<\/em>), r\u00e9alis\u00e9 par Martin Ritt en 1976, raconte l\u2019histoire d\u2019un sc\u00e9nariste mis \u00e0 l\u2019index \u00e0 l\u2019\u00e9poque du maccarthysme, qui continue d\u2019\u00e9crire et se sert d\u2019un homme de paille, simple caissier, pour vendre ses sc\u00e9narios.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-6\"><a href=\"#appel-6\">6.<\/a> Selon Michel Wyn, \u00ab <em>autour de ces colosses gravitent quelques satellites dont l\u2019ind\u00e9pendance de droit est purement factice<\/em> \u00bb : il s\u2019agit de Columbia, Universal, United Artists, Samuel Goldwyn, David O. Selznick\u2026 Michel Wyn, <em>Le Cin\u00e9ma et ses techniques<\/em>, Paris, \u00c9ditions techniques europ\u00e9ennes, 4<sup>e<\/sup> \u00e9d., 1972, p. 13.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-7\"><a href=\"#appel-7\">7.<\/a> Le Sherman Act et le Clayton Act.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-8\"><a href=\"#appel-8\">8.<\/a> \u00ab<em> Une firme comme Paramount, pour livrer au public ce produit particulier qu\u2019est le film, ne fait appel qu\u2019\u00e0 son propre mat\u00e9riel et \u00e0 ses propres employ\u00e9s. Le film est \u00e9crit par ses sc\u00e9naristes. Il est tourn\u00e9 dans ses studios par des techniciens et des acteurs qu\u2019elle s\u2019est li\u00e9s par des contrats \u00e0 long terme. Il est d\u00e9velopp\u00e9 et tir\u00e9 dans ses laboratoires. Il est mont\u00e9 dans ses salles de montage. Finalement, il est projet\u00e9 dans ses salles d\u2019exclusivit\u00e9.<\/em> \u00bb M. Wyn,<em> op. cit.<\/em>, p. 13.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-9\"><a href=\"#appel-9\">9.<\/a> Il s\u2019agit d\u2019une forme d\u2019alliance financi\u00e8re, un <em>trust<\/em>, qui permet aux grandes compagnies d\u2019organiser le march\u00e9 selon un jeu complexe d\u2019alliances, contre toute forme de concurrence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-10\"><a href=\"#appel-10\">10.<\/a> Herman G. Weinberg, \u00ab Lettre de New York \u00bb,<em> Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 7, d\u00e9cembre 1951, p. 43.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-11\"><a href=\"#appel-11\">11.<\/a> Raymond Lef\u00e8vre, \u00ab Une des dates les plus importantes du cin\u00e9ma am\u00e9ricain \u00bb,<em> L\u2019Avant-Sc\u00e8ne Cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 197, d\u00e9cembre 1977, p. 4.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-12\"><a href=\"#appel-12\">12.<\/a> Dominique Noguez,<em> Le Cin\u00e9ma, autrement<\/em>, Paris, \u00c9ditions du Cerf, \u00e9d. revue et augment\u00e9e, 1987, p. 132.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-13\"><a href=\"#appel-13\">13.<\/a> \u00ab<em> En ce qui me concerne, j\u2019avais travaill\u00e9 sur pas mal de films sans r\u00e9ussir \u00e0 bien m\u2019adapter, je me sentais moins libre qu\u2019\u00e0 la sc\u00e8ne ou dans un spectacle de t\u00e9l\u00e9vision en direct. Aussi mon premier souci \u00e9tait-il de d\u00e9couvrir pourquoi je n\u2019\u00e9tais pas libre.<\/em> \u00bb John Cassavetes, \u00ab Derri\u00e8re la cam\u00e9ra \u00bb, <em>Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 119, mai 1961, p. 1.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-14\"><a href=\"#appel-14\">14.<\/a> Le mot est emprunt\u00e9 \u00e0 L. Gavron,<em> op. cit.<\/em>, p. 165.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-15\"><a href=\"#appel-15\">15.<\/a> J. Cassavetes, \u00ab Derri\u00e8re la cam\u00e9ra \u00bb, art. cit\u00e9, p. 3.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-16\"><a href=\"#appel-16\">16.<\/a> \u00ab Une mani\u00e8re de vivre \u00bb, entretien avec John Cassavetes par Andr\u00e9 S. Labarthe,<em> Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 205, octobre 1968, p. 37.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-17\"><a href=\"#appel-17\">17.<\/a> Louis Marcorelles, \u00ab L\u2019exp\u00e9rience Shadows \u00bb,<em> Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 119, mai 1961.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-18\"><a href=\"#appel-18\">18.<\/a> J. Cassavetes, \u00ab Derri\u00e8re la cam\u00e9ra \u00bb, art. cit\u00e9, p. 4.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-19\"><a href=\"#appel-19\">19.<\/a> \u00ab <em>\u2026 il se familiarise de pr\u00e8s avec les m\u00e9thodes de la t\u00e9l\u00e9vision\u2026 Tournage rapide, contraintes spatio-temporelles, jeunes com\u00e9diens, mat\u00e9riel l\u00e9ger, telles sont les caract\u00e9ristiques de la t\u00e9l\u00e9vision am\u00e9ricaine au milieu des ann\u00e9es 50. On n\u2019est pas loin de Shadows\u2026 (\u2026) Cassavetes est aussi, \u00e0 sa mani\u00e8re, un enfant de la t\u00e9l\u00e9vision qui va rapidement s\u2019\u00e9manciper.<\/em> \u00bb T. Jousse,<em> op. cit.<\/em>, p. 26.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-20\"><a href=\"#appel-20\">20.<\/a> J. Cassavetes, \u00ab Derri\u00e8re la cam\u00e9ra \u00bb, art. cit\u00e9, p. 1.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-21\"><a href=\"#appel-21\">21.<\/a> \u00ab Une mani\u00e8re de vivre \u00bb, entretien cit\u00e9, p. 35.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-22\"><a href=\"#appel-22\">22.<\/a> T. Jousse,<em> op. cit.<\/em>, p. 137.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-23\"><a href=\"#appel-23\">23.<\/a> L. Marcorelles, \u00ab L\u2019exp\u00e9rience Shadows \u00bb, art. cit\u00e9, p. 14.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-24\"><a href=\"#appel-24\">24.<\/a> \u00ab Entretien avec John Cassavetes \u00bb, par Michel Ciment et Michael Henry, <em>Positif<\/em>, n\u00b0 180, juin 1976, p. 15.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-25\"><a href=\"#appel-25\">25.<\/a> \u00ab John Cassavetes \u00e0 Los Angeles \u00bb, entretien par Laurence Gavron,<em> Positif<\/em>, n\u00b0 205, avril 1978, p. 29.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-26\"><a href=\"#appel-26\">26.<\/a> J. Cassavetes, \u00ab Derri\u00e8re la cam\u00e9ra \u00bb, art. cit\u00e9, p. 2.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-27\"><a href=\"#appel-27\">27.<\/a> Propos repris dans R. Lef\u00e8vre, art. cit\u00e9, p. 5, d\u2019apr\u00e8s un entretien publi\u00e9 dans<em> Cin\u00e9ma 61<\/em>, n\u00b0 58.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-28\"><a href=\"#appel-28\">28.<\/a> R. Lef\u00e8vre, art. cit\u00e9, p. 4-5.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-29\"><a href=\"#appel-29\">29.<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 5.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-30\"><a href=\"#appel-30\">30.<\/a> T. Jousse,<em> op. cit.<\/em>, p. 55.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-31\"><a href=\"#appel-31\">31.<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 143.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-32\"><a href=\"#appel-32\">32.<\/a> D. Noguez,<em> op. cit.<\/em>, p. 45.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-33\"><a href=\"#appel-33\">33.<\/a> L. Gavron, D. Lenoir,<em> op. cit.<\/em>, p. 45.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-34\"><a href=\"#appel-34\">34.<\/a> Jean-Louis Comolli, \u00ab Dos \u00e0 dos \u00bb,<em> Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 205, octobre 1968, p. 38.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-35\"><a href=\"#appel-35\">35.<\/a> <em>Ibid.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-36\"><a href=\"#appel-36\">36.<\/a> L. Gavron, D. Lenoir,<em> op. cit.<\/em>, p. 45.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-37\"><a href=\"#appel-37\">37.<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 47.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-38\"><a href=\"#appel-38\">38.<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 46.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-39\"><a href=\"#appel-39\">39.<\/a> \u00ab Gena, Mabel, Myrtle, Gloria et les autres \u00bb, entretien avec Gena Rowlands par Marie Colmant,<em> Lib\u00e9ration<\/em>, 13 mai 1992.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-40\"><a href=\"#appel-40\">40.<\/a> T. Jousse,<em> op. cit.<\/em>, p. 29.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-41\"><a href=\"#appel-41\">41.<\/a> L. Gavron, D. Lenoir,<em> op. cit.<\/em>, p. 56.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-42\"><a href=\"#appel-42\">42.<\/a> \u00ab Une mani\u00e8re de vivre \u00bb, entretien cit\u00e9, p. 37.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-43\"><a href=\"#appel-43\">43.<\/a> T. Jousse,<em> op. cit.<\/em>, p. 133.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-44\"><a href=\"#appel-44\">44.<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 139.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-45\"><a href=\"#appel-45\">45.<\/a> \u00ab Une mani\u00e8re de vivre \u00bb, entretien cit\u00e9, p. 37.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-46\"><a href=\"#appel-46\">46.<\/a> L. Gavron, D. Lenoir,<em> op. cit.<\/em>, p. 61.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-47\"><a href=\"#appel-47\">47.<\/a> <em>Ibid.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-48\"><a href=\"#appel-48\">48.<\/a> Andr\u00e9 S. Labarthe,<em> John Cassavetes<\/em>, s\u00e9rie \u00ab Cin\u00e9astes de notre temps \u00bb (Domaine am\u00e9ricain, 6), production Janine Bazin et Andr\u00e9 S. Labarthe, 48 min ; 1<sup>re<\/sup> partie Hollywood, 1965 ; 2<sup>e<\/sup> partie Paris, 1968.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-49\"><a href=\"#appel-49\">49.<\/a> <em>Ibid.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-50\"><a href=\"#appel-50\">50.<\/a> <em>Ibid.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-51\"><a href=\"#appel-51\">51.<\/a> <em>Ibid.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-52\"><a href=\"#appel-52\">52.<\/a> \u00ab Entretien avec John Cassavetes \u00bb, par Jonathan Farren,<em> Cin\u00e9ma 77<\/em>, n\u00b0 218, f\u00e9vrier 1977, p. 22.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-53\"><a href=\"#appel-53\">53.<\/a> J.-L. Comolli, art. cit\u00e9, p. 38.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-54\"><a href=\"#appel-54\">54.<\/a> \u00ab Entretien avec John Cassavetes \u00bb, par J. Farren, art. cit\u00e9, p. 21.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-55\"><a href=\"#appel-55\">55.<\/a> T. Jousse,<em> op. cit.<\/em>, p. 143.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-56\"><a href=\"#appel-56\">56.<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 134.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-57\"><a href=\"#appel-57\">57.<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 141.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-58\"><a href=\"#appel-58\">58.<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 143.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-59\"><a href=\"#appel-59\">59.<\/a> \u00ab Cassavetes, une aventure am\u00e9ricaine \u00bb, entretien avec Larry Kardish par B\u00e9r\u00e9nice Reynaud,<em> Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 417, mars 1989, p. 25.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-60\"><a href=\"#appel-60\">60.<\/a> \u00ab John Cassavetes \u00e0 Los Angeles \u00bb, entretien cit\u00e9, p. 28.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-61\"><a href=\"#appel-61\">61.<\/a> <em>Ibid.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-62\"><a href=\"#appel-62\">62.<\/a> <em>Ibid.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-63\"><a href=\"#appel-63\">63.<\/a> T. Jousse,<em> op. cit.<\/em>, p. 143.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-64\"><a href=\"#appel-64\">64.<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 134.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-65\"><a href=\"#appel-65\">65.<\/a> \u00ab<em> Je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9 comme un metteur en sc\u00e8ne, sauf ces toutes derni\u00e8res ann\u00e9es. Et moi-m\u00eame je ne me consid\u00e9rais pas comme tel. Maintenant j\u2019ai dirig\u00e9 pas mal de films, \u00e7a sonnerait faux de pr\u00e9tendre que je ne suis pas r\u00e9alisateur. Il serait ridicule de nier que c\u2019est mon gagne-pain, que c\u2019est ma profession.<\/em> \u00bb \u00ab Entretien avec John Cassavetes \u00bb,<em> Positif<\/em>, n\u00b0 180, art. cit\u00e9, p. 22.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-66\"><a href=\"#appel-66\">66.<\/a> A. S. Labarthe,<em> John Cassavetes<\/em>, film cit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-67\"><a href=\"#appel-67\">67.<\/a> T. Jousse,<em> op. cit.<\/em>, p. 55.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-68\"><a href=\"#appel-68\">68.<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 145.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-69\"><a href=\"#appel-69\">69.<\/a> La formule est emprunt\u00e9e \u00e0 L. Gavron, qui d\u00e9finit ainsi le montage d\u2019<em>Opening Night<\/em> : \u00ab<em> Tous ces angles, \u00e0 la diff\u00e9rence des premiers films, ne s\u2019additionnent pas en un tout coh\u00e9rent comme les pi\u00e8ces d\u2019un puzzle, mais au contraire s\u2019opposent violemment ou au mieux se superposent comme des couches g\u00e9ologiques, se juxtaposent en une vision cubiste.<\/em> \u00bb (<em>op. cit.<\/em>, p. 147). Nous pensons que cette remarque peut \u00eatre \u00e9tendue aux autres films : c\u2019est l\u2019un des traits du \u00ab style Cassavetes \u00bb, que l\u2019histoire et le sujet d\u2019<em>Opening Night<\/em> portent \u00e0 leur paroxysme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-70\"><a href=\"#appel-70\">70.<\/a> T. Jousse,<em> op. cit.<\/em>, p. 60.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-71\"><a href=\"#appel-71\">71.<\/a> Raymond Lef\u00e8vre, \u00ab Des films sous influences \u00bb,<em> Cin\u00e9ma 77<\/em>, n\u00b0 218, f\u00e9vrier 1977, p. 12. \u00c0 ce propos, L. Gavron remarque : \u00ab <em>Si le film n\u2019\u00e9tait que cela, il serait rat\u00e9, mais le vrai sujet est \u00e9videmment autre. Essentiellement d\u2019ordre moral, il pourrait se d\u00e9rouler dans un autre milieu (le cin\u00e9ma par exemple ?) : comment un cr\u00e9ateur id\u00e9aliste et sinc\u00e8re peut-il concilier son art et un minimum de r\u00e9ussite sociale et financi\u00e8re ? R\u00e9ponse de Cassavetes : en ayant autant de rigueur dans sa vie priv\u00e9e que dans sa professionnelle.<\/em> \u00bb (<em>op. cit.<\/em>, p. 105).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-72\"><a href=\"#appel-72\">72.<\/a> T. Jousse,<em> op. cit.<\/em>, p. 132.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-73\"><a href=\"#appel-73\">73.<\/a> \u00ab Une mani\u00e8re de vivre \u00bb, entretien cit\u00e9, p. 37.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-74\"><a href=\"#appel-74\">74.<\/a> <em>Ibid.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-75\"><a href=\"#appel-75\">75.<\/a> J.-L. Comolli, art. cit\u00e9, p. 38.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-76\"><a href=\"#appel-76\">76.<\/a> L. Gavron, D. Lenoir,<em> op. cit.<\/em>, p. 32.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-77\"><a href=\"#appel-77\">77.<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 33.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-78\"><a href=\"#appel-78\">78.<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 36-38.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-79\"><a href=\"#appel-79\">79.<\/a> \u00ab Entretien avec John Cassavetes \u00bb,<em> Positif<\/em>, n\u00b0 180, art. cit\u00e9, p. 19.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-80\"><a href=\"#appel-80\">80.<\/a> \u00ab John Cassavetes \u00e0 Los Angeles \u00bb, entretien cit\u00e9, p. 28.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-81\"><a href=\"#appel-81\">81.<\/a> T. Jousse,<em> op. cit.<\/em>, p. 107.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-82\"><a href=\"#appel-82\">82.<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 110.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-83\"><a href=\"#appel-83\">83.<\/a> Nous nous r\u00e9f\u00e9rons \u00e0 T. Jousse,<em> op. cit.<\/em>, p. 107-110.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-84\"><a href=\"#appel-84\">84.<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 109.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-85\"><a href=\"#appel-85\">85.<\/a> \u00ab John Cassavetes \u00e0 Los Angeles \u00bb, entretien cit\u00e9, p. 28.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-86\"><a href=\"#appel-86\">86.<\/a> Termes emprunt\u00e9s \u00e0 T. Jousse,<em> op. cit.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-87\"><a href=\"#appel-87\">87.<\/a> J. Cassavetes, \u00ab Derri\u00e8re la cam\u00e9ra \u00bb, art. cit\u00e9, p. 5.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-88\"><a href=\"#appel-88\">88.<\/a> \u00ab Entretien avec John Cassavetes \u00bb,<em> Positif<\/em>, n\u00b0 180, art. cit\u00e9, p. 22.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-89\"><a href=\"#appel-89\">89.<\/a> <em>La Politique des auteurs<\/em>, ouvrage collectif r\u00e9uni par Dominique Rabourdin, Paris, \u00c9ditions de l\u2019\u00c9toile \/ Cahiers du cin\u00e9ma, 1972.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-90\"><a href=\"#appel-90\">90.<\/a> \u00ab Une mani\u00e8re de vivre \u00bb, entretien cit\u00e9, p. 37.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-91\"><a href=\"#appel-91\">91.<\/a> Cit\u00e9 par Dominique Noguez,<em> Une renaissance du cin\u00e9ma. Le cin\u00e9ma \u00ab underground \u00bb am\u00e9ricain<\/em>, Paris, Klincksieck.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-92\"><a href=\"#appel-92\">92.<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 32.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-93\"><a href=\"#appel-93\">93.<\/a> Voir R. Lef\u00e8vre, \u00ab Une des dates les plus importantes du cin\u00e9ma am\u00e9ricain \u00bb, art. cit\u00e9, p. 4.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-94\"><a href=\"#appel-94\">94.<\/a> \u00ab Entretien avec John Cassavetes \u00bb,<em> Positif<\/em>, n\u00b0 180, art. cit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-95\"><a href=\"#appel-95\">95.<\/a> T. Jousse,<em> op. cit.<\/em>, p. 120.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-96\"><a href=\"#appel-96\">96.<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 119-120.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-97\"><a href=\"#appel-97\">97.<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 120.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-98\"><a href=\"#appel-98\">98.<\/a> Le terme est emprunt\u00e9 \u00e0 T. Jousse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-99\"><a href=\"#appel-99\">99.<\/a> T. Jousse,<em> op. cit.<\/em>, p. 129.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-100\"><a href=\"#appel-100\">100.<\/a> \u00ab John Cassavetes \u00e0 Los Angeles \u00bb, entretien cit\u00e9, p. 28.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-101\"><a href=\"#appel-101\">101.<\/a> No\u00ebl Simsolo, \u00ab Notes sur le cin\u00e9ma de J. Cassavetes \u00bb,<em> Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 288, mai 1978, p. 67.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-102\"><a href=\"#appel-102\">102.<\/a> \u00ab John Cassavetes \u00e0 Los Angeles \u00bb, entretien cit\u00e9, p. 28.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-103\"><a href=\"#appel-103\">103.<\/a> T. Jousse,<em> op. cit.<\/em>, p. 120-121.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-104\"><a href=\"#appel-104\">104.<\/a> <em>Les Arts et M\u00e9tiers au Moyen \u00c2ge<\/em>, d\u2019apr\u00e8s les ouvrages de Paul Lacroix, Paris, Firmin-Didot, 1887, p. 267.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-105\"><a href=\"#appel-105\">105.<\/a> Xavier Barral i Altet (dir.),<em> Artistes, artisans et production artistique au Moyen \u00c2ge<\/em>, colloque international, vol. I, Paris, Picard, 1986, p. 354.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-106\"><a href=\"#appel-106\">106.<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 365.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-107\"><a href=\"#appel-107\">107.<\/a> \u00c9lie Faure,<em> L\u2019Esprit des formes<\/em>, 2 vol., Paris, Le Livre de Poche, 1976.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-108\"><a href=\"#appel-108\">108.<\/a> X. Barral i Altet (dir.),<em> op. cit.<\/em>, p. 354.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-109\"><a href=\"#appel-109\">109.<\/a> X. Barral i Altet (dir.),<em> op. cit.<\/em>, p. 371.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-110\"><a href=\"#appel-110\">110.<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 78.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-111\"><a href=\"#appel-111\">111.<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 372.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-112\"><a href=\"#appel-112\">112.<\/a> Jean Mitry,<em> Histoire du cin\u00e9ma. Art et industrie, 1895-1915<\/em>, t. I, Paris, \u00c9ditions universitaires.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-113\"><a href=\"#appel-113\">113.<\/a> Georges Sadoul,<em> Histoire g\u00e9n\u00e9rale du cin\u00e9ma. L\u2019invention du cin\u00e9ma, 1832-1897<\/em>, Paris, Deno\u00ebl, 1948.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-114\"><a href=\"#appel-114\">114.<\/a> \u00ab John Cassavetes, mon mentor \u00bb, entretien avec Martin Scorsese par B\u00e9r\u00e9nice Reynaud, <em>Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 417, mars 1989.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-115\"><a href=\"#appel-115\">115.<\/a> Pour mieux nous faire comprendre, citons Pascal Bonitzer : \u00ab<em> Le metteur en sc\u00e8ne n\u2019est plus qu\u2019un sp\u00e9cialiste de la mise en sc\u00e8ne, comme les com\u00e9diens sont des sp\u00e9cialistes de la com\u00e9die, les maquilleurs du maquillage. Ces sp\u00e9cialistes forc\u00e9ment h\u00e9t\u00e9roclites cohabitent gentiment dans la perspective du produit \u00e0 livrer, \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e forc\u00e9ment impersonnel et d\u2019une d\u00e9courageante fadeur.<\/em> \u00bb P. Bonitzer, \u00ab Une certaine tendance du cin\u00e9ma am\u00e9ricain \u00bb,<em> Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 382, avril 1986, p. 37-38.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-116\"><a href=\"#appel-116\">116.<\/a> A. S. Labarthe,<em> John Cassavetes<\/em>, film cit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-117\"><a href=\"#appel-117\">117.<\/a> \u00ab Cassavetes, une aventure am\u00e9ricaine \u00bb, entretien cit\u00e9, p. 25.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-118\"><a href=\"#appel-118\">118.<\/a> A. S. Labarthe,<em> John Cassavetes<\/em>, film cit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-119\"><a href=\"#appel-119\">119.<\/a> \u00ab Tout, plus le reste \u00bb, entretien avec Al Ruban par B\u00e9r\u00e9nice Reynaud,<em> Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 417, mars 1989, p. 23-24.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-120\"><a href=\"#appel-120\">120.<\/a> A. S. Labarthe,<em> John Cassavetes<\/em>, film cit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-121\"><a href=\"#appel-121\">121.<\/a> \u00ab Cassavetes, une aventure am\u00e9ricaine \u00bb, entretien cit\u00e9, p. 25.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"note-122\"><a href=\"#appel-122\">122.<\/a> \u00ab L\u2019envie d\u2019avoir envie \u00bb, entretien avec Jean-Fran\u00e7ois St\u00e9venin par Michel Chevrie,<em> Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0 417, mars 1989.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sommaire des textes John Cassavetes, artiste ou artisan ? M\u00e9moire de ma\u00eetrise d\u2019esth\u00e9tique, sous la direction de Dominique ChateauUniversit\u00e9 de Paris I \u2013 Panth\u00e9on-Sorbonne, U.F.R. d\u2019arts plastiques Saint-CharlesParis, le 30 septembre 1992 \u2014 texte revu et corrig\u00e9 en 2026 Avant-propos &hellip; <a href=\"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/?page_id=2423\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-2423","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/2423","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2423"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/2423\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2428,"href":"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/2423\/revisions\/2428"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/philippeparrinello.fr\/carnetdebord\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2423"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}